L’éducation des filles sous l'ancien régime

Publié le par Garrigues et Sentiers

On n'a jamais parlé autant d'éducation que depuis qu'elle semble aller à vau-l'eau, menaçant la « méritocratie républicaine », longtemps considérée comme un idéal démocratique. Cependant, il y a eu des progrès, spécialement pour les filles. Aujourd'hui, elles obtiennent la même formation que les garçons ; elles s'y révèlent souvent meilleures qu'eux. Pour comprendre et apprécier où l'on en est, il n'est pas inutile de considérer ce qui fut vécu avant la Révolution française.

De qui s'agit-il ?
À cette époque, le terme de « jeune fille » n’est guère utilisé dans son sens de « fille nubile non mariée ». Un auteur a pu noter avec quelque excès «l’insignifiance du type (littéraire) de la jeune fille pendant la période classique [parce qu’elle] n’a place ni dans la famille, ni dans la société, ni dans les lettres ou dans le code des mœurs, elle n’en a pas une fort enviable même dans le cœur de sa mère ou de son père ».
La « jeune fille » a pu s'épanouir grâce au retard de l’âge au mariage, qui permit à une personne de sexe féminin, sortie de l’enfance, de disposer d'une portion de vie propre, sinon autonome. Ce que l’on en sait concerne essentiellement les classes élevées de la société. La médiocre attention portée à l'éducation des filles provient de sa finalité, déterminée par ce que sera leur vie de femme limitée au mariage ou au couvent.

Un attribut précieux : la virginité
Une fille doit conserver sa virginité, quoique celle-ci « convienne aussi bien aux hommes qu’aux filles » (saint Augustin). Cette exigence est privilégiée tout autant par la société civile que par le clergé. Les filles gardent ainsi une totale capacité à fournir – en un choix qui n’est pas forcément le leur – autant de bonnes épouses que d’honorables religieuses. Les moralistes s'accordent sur le fait que la virginité « demande non seulement l’intégrité du corps, mais la pureté du cœur et la sainteté de l’esprit ».
L’instruction des filles
La formation intellectuelle des femmes se distingue de celle des garçons par le contenu, les méthodes et les lieux où elle est dispensée. Beaucoup de moralistes y sont expressément opposés à cause de leur fragilité d'esprit supposée. On se méfie des « femmes savantes ». Rares les auteurs qui, tel Fénelon, légitiment l’éducation des femmes. Pour ce faire, il a dû faire une concession rhétorique : admettre leur « faiblesse d'esprit » préjugée par toute la société. Mais il le fait probablement par tactique puisqu’il en conclut habilement : « plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier »
La différence des modes d’éducation se justifiait principalement par la finalité des formations respectives. Pour les garçons, la destination professionnelle nécessitait des connaissances techniques appropriées, particulièrement le latin, clef des carrières de la magistrature et de la cléricature. Quant aux filles, on estimait que les matières intellectuelles : latin précisément, droit, théologie, philosophie etc. étaient totalement inutiles à leur « vocation ». En dehors de savoir lire, écrire et compter pour pouvoir lire des livres de piété et tenir la gestion de la famille, il suffisait de les entraîner à la modestie, vertu cardinale des femmes, d’exercer leur docilité et de leur apprendre la couture et quelques autres activités « seyant à leur sexe », afin qu’elles deviennent des épouses soumises, des mères dévouées ou des nonnes obéissantes. Pourtant, comme le dit encore Fénelon : « La vertu n’est pas moins pour les femmes que pour les hommes ; sans parler du bien ou du mal qu’elles peuvent faire au public », en particulier dans l'éducation de leurs enfants.
Une éducation de classe
La distinction sociale joue dans l’éducation. Les filles de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, profitent généralement d’une instruction plus poussée, soit dans le cadre féminin familial, grâce à des parentes ou des gouvernantes, soit au couvent.
La mise au couvent des filles de l'élite, et même de la petite bourgeoisie, fut une pratique si courante, du XVIIe siècle à la Révolution, qu’il faut, pour en peser les conséquences, mesurer la durée des séjours, très variables. À Saint-Cyr, on entre très tôt, dès 5 ans, et en ressort tard à 16, 18, 20 ans, au moment de se marier, ou d'y rester religieuse. Dans d'autres établissements, les filles ne vont qu’un an, généralement au moment de préparer leur première communion. À Paris au XVIIIe siècle, 58,6 % des pensionnaires restent moins de 2 ans et 29,1 % moins de cinq ans. Ainsi, pour près de 9 filles sur 10, le temps du couvent est égal ou inférieur à ce que durait la scolarisation moyenne des garçons dans un collège. Beaucoup de parents pensaient faire au mieux afin que leurs filles soient élevées loin des remous et des menaces du monde, durant « les années les plus dangereuses de leur vie ». Il serait intéressant de connaître le taux de persévérance selon les couvents, dans lesquels les filles restaient plus volontiers comme religieuses après y avoir été élèves.
On a pu, sans trop de paradoxe, affirmer que la négligence de la société dans l’éducation des filles a pu être une chance pour leur culture. N’allant pas au collège, elles n’étaient sans doute pas assez formées, mais n'étaient pas déformées par des schémas scolastiques ou les tics rhétoriques qui rendaient les hommes aptes à raisonner de tout, mais de façon académique et souvent stérile. Pourtant, même chez les privilégiées, l’analphabétisme reste largement répandu : Mme de Sévigné, en visite en Provence, constate que des femmes de parlementaires d’Aix ne savent pas correctement le français.
Le choix du couvent constitue une véritable responsabilité pour les parents, car il est difficile à faire judicieusement, comme en avertissait encore Fénelon : « Si un couvent n’est pas régulier, (la fille) y […] entendra parler du monde comme d’une espèce d’enchantement… image trompeuse du siècle… qui en exagère tous les plaisirs, sans en montrer les mécomptes et les amertumes […] Si au contraire un couvent est dans la ferveur et dans la régularité de son institut, la jeune fille de condition y croît dans une profonde ignorance du siècle […] heureuse ignorance, si elle doit durer toujours. Mais, si cette fille sort de ce couvent, et passe dans la maison paternelle, où le monde aborde, rien n’est plus à craindre que cette surprise… Une fille, qui n’a été détachée du monde qu’à force de l’ignorer […] est bientôt tentée de croire qu’on lui a caché ce qu’il y a de plus merveilleux […] Il vaut beaucoup mieux qu’une fille s’accoutume peu à peu au monde auprès d’une mère pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu’il lui convient d’en voir, qui lui en découvre les défauts dans les occasions, et lui donne l’exemple d’en user avec modération ».Le couvent constitue finalement une expérience, qui ne représente souvent pour la fille – plus ou moins négligée parmi les siens – qu’un moindre mal. Elle n’y est pas forcément malheureuse, au milieu de compagnes de son âge. Les religieuses s’occupant d’elles, parfois des parentes, ont, pour beaucoup, choisi l’enseignement par vocation et gardent un réel souci du sort de leurs élèves. Quant aux rapports entre les enfants et leurs parents, le point le plus positif du passage au collège ou au couvent a été souligné par l'historienne Yvonne Knibiehler : « La séparation… se situait durant ce que nous avons appelé depuis l’âge ingrat; elle n’était pas sans avantage, elle évitait bien des conflits : le jeune garçon, la grande fille passaient les crises pubertaires loin des leurs, et revenaient ensuite capables de nouer des relations d’adultes ».
L’analphabétisme rural
La plupart des filles de paysans (plus de 90 % de la population) ne reçoivent de savoirs que pratiques et limités, transmis par ouï-dire et voir-faire. Elles ne connaîtront que ce que les femmes du groupe familial ou des lieux de sociabilité féminine, comme la fontaine ou le lavoir, sont capables de leur transmettre. Cet héritage est adapté aux fonctions attribuées à la femme par la société : cuisiner, entretenir le linge, s'occuper de la basse-cour, élever les enfants…
À la campagne, l'instruction des filles n'est pas la priorité des parents qui ont besoin de leur force de travail. Très tôt, elles sont appelées à participer au labeur familial, aidant la mère dans ses fonctions domestiques ou travaillant aux champs dans les moments de presse. Elles ne vont donc que peu à l’école paroissiale, un ou deux ans dans les cas favorables, et irrégulièrement selon les saisons. Elles y apprennent le catéchisme et, au mieux, un peu de lecture, mais pratiquement jamais l’écriture, qui demande au moins trois ans d’apprentissage régulier. N’oublions pas, en outre, que beaucoup de ruraux ne savent pas le français.

La formation religieuse des filles
Si des écarts de niveaux entre les sexes pouvaient s’expliquer pour l’instruction profane, rien n’aurait dû différencier fondamentalement les connaissances des « choses nécessaires à salut ». Outre les devoirs qu’elles ont à remplir, les femmes sont « la moitié du genre humain racheté du sang de Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle », comme le rappelait Fénelon.
À l’époque moderne, en France, les clercs sont préoccupés par l’ignorance religieuse, particulièrement celle des femmes. Souvent, les gens du peuple ne connaissaient pas les rudiments de la foi catholique. Ils risquaient, aux yeux de l'Église, de mettre en péril leur âme par indifférentisme, superstitions, adhésion aux idées hérétiques, ou péchant par méconnaissance de ce qu’est le péché. Dès la fin du XVIIe siècle, les évêques lancent une véritable croisade d’alphabétisation, relayée par le pouvoir royal (édits de 1695 et 1698). Dix-sept nouvelles congrégations enseignantes, fondées durant le siècle, créent plus de mille établissements pour les filles de tous milieux sociaux. Le siècle suivant, poursuit ces efforts et connaît une mode de legs destinés à créer des « postes » d’institutrices. Des ecclésiastiques tiennent à favoriser ainsi leur lieu d’origine.
En 1686, l’abbé Fleury, pourtant bon pédagogue, se préoccupe peu de leur formation intellectuelle proprement dite, mais insiste sur la nécessaire primauté du religieux : « Elles ne doivent ni ignorer la religion, ni y être trop savantes : comme elles sont pour l’ordinaire portées à la dévotion, si elles ne sont pas bien instruites, elles deviennent facilement superstitieuses […] Mais si elles sont savantes, il est à craindre qu’elles veuillent dogmatiser, et qu’elles ne donnent dans les nouvelles opinions (le jansénisme est à la mode)… Il faut donc se contenter de […] travailler surtout la morale, leur inspirant les vertus qui leur conviennent le plus, comme la douceur et modestie, la soumission, l’amour de la retraite, l’humilité… ».
On pourra dénoncer la discrimination dont sont ainsi victimes les filles par rapport à leurs frères. Elle n’est pas propre aux clercs mais émane, à de rarissimes exceptions, de la société entière, y compris les juristes et les philosophes. Le programme d'éducation religieuse que J.-J. Rousseau propose pour Sophie dans L’Émile (1762), n'est pas éloigné de celui de Fleury. « Pour enseigner la religion à des jeunes filles […] maintenez toujours vos enfants dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur bien qu'il n'y a rien pour nous d'utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes et des raisonneuses... accoutumez-les à se sentir sous les yeux de Dieu ». Il assigne à l’enseignement religieux une fin purement pratique : maintenir les filles dans une morale conservatrice, voire anxiogène (« se sentir sous les yeux de Dieu » !), sans qu'elles puissent se poser davantage de questions qu’avec le catéchisme le plus traditionnel.
La place centrale du catéchisme
Le concile de Trente (1545-1563) avait préparé un "Catéchisme" pour les desservants des paroisses, établissant les bases d'une instruction religieuse de la jeunesse, véritable tronc commun pour les enfants, riches ou pauvres, garçons et filles. On ne trouve pas de distinction fondée sur le sexe dans les textes proposés, exceptés ceux que des religieuses ont fait éditer à l'usage de leurs pensionnaires.
Néanmoins, le catéchisme des filles s'enseigne à part de celui des garçons. La séparation est d’abord physique : la mixité est mal vue, quand elle n’est pas interdite, par la hiérarchie. Mais, bien des villages ne peuvent s’offrir le luxe de séparer les groupes d’enfants, et les évêques sont obligés de fermer les yeux. La différenciation peut se révéler aussi dans la façon d'enseigner, le personnel employé, le cadre où il se déroule. Pour des raisons de décence, afin d’éviter tout risque de scandale touchant aux mœurs, autant que par souci d’efficacité, il semblait préférable que les catéchistes de filles soient des femmes. L’obsession de la pureté dans les rapports entre les sexes s'applique à ceux qui s'établissent entre un maître d’école et ses élèves. On craint tout autant des « sollicitations » que des viols qui, réels ou phantasmés, sont régulièrement dénoncés. La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, recommande (en 1686) la plus grande prudence aux clercs chargés du catéchisme, afin que leur réputation ne puisse être mise en doute : « Gardez-vous de recevoir, ni de garder aucune fille à votre catéchisme qui ne soit modestement vêtue et couverte, et qui ne se tienne dans une posture décente [...] Faites le catéchisme des filles au milieu de la nef, et jamais dans les chapelles retirées ; ni dans des lieux à l'écart ou obscurs, et qu'il y en ait toujours un grand nombre ensemble, ne vous attachez à l'instruction d'aucune en particulier ». Car, il pourrait « arriver que les enfants, pour faire croire à leurs parents que vous les aimez bien, leur diront que vous leur en donnez des marques, à quoi vous n'avez pas pensé ». Les scandales actuels de pédophilie montrent que cette prudence n'était pas outrée.
Dans les milieux cultivés, c'est l’affaire des mères, grand’mères, tantes, sœurs aînées, voire des servantes vivant au contact des enfants. Pour les autres filles, des dévotes laïques consacrent leur vie à cette œuvre. Des institutions d’Église ont été créées dans ce but. Ainsi, les Ursulines, établies en France en 1608, sont « obligées par un 4e vœu de s’employer gratuitement à l’instruction des petites filles. Au programme : la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le Rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir le vice et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison, et finalement de faire toutes les actions d’une bonne chrétienne. Pour les porter avec plus d’ardeur à cette instruction […] qu’elles leur apprennent à lire, écrire, et travailler à l’aiguille en diverses façons…».
Ainsi, l’enseignement proprement dit, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, paraît accessoire, comme un prétexte pour « motiver » les enfants à « connaître Dieu » et leur « apprendre à le servir ». On peut mesurer pourtant les résultats positifs de ces efforts : avant la Révolution, certaines provinces (Champagne et Lorraine, par ex.) représentent une réussite exceptionnelle, où les deux sexes sont alphabétisés à plus de 80 %.

Un soupçon de culture : lectures féminines
La société du XVIIe siècle a des idées bien arrêtées sur les lectures opportunes pour les femmes. Hors quelques ouvrages de piété, dont les Vies de saints, qui sont la lecture commune du haut en bas de la société, elles ne devaient pas lire n’importe quoi, et surtout pas ce qui était susceptible de les troubler, romans ou comédies. Le risque des mauvaises lectures restait limité chez les gens du peuple qui n’auraient eu ni la capacité de les lire, ni les moyens de les acquérir, ni le temps de les consulter ; mais il est souvent dénoncé dans les milieux plus aisés. Bien des dévotes ont avoué l’effet désastreux des romans de chevalerie sur leur âme d’adolescente.

L’initiation au monde
Le souci de l’éducation des filles, ne se cantonne pas à la seule instruction religieuse, mais également à leur vie quotidienne, à commencer par leur santé. L'abbé Girard de Ville-Thierry n’hésite pas à donner des conseils « diététiques » (du bon usage du vin !). Des confesseurs se soucient de leur relation au monde, y compris d’une nécessaire « préparation au mariage ». En matière sexuelle, les filles de la campagne en savent plus que les citadines, à la vue des ébats des animaux, mais aussi à cause de la promiscuité des chambres communes. Pour les « innocentes », nombreuses dans les classes élevées, les confesseurs exhortent les mères à informer suffisamment leurs filles des réalités concrètes qui les attendent à leurs premières nuits, afin de leur éviter le traumatisme d’une révélation tardive, par l’acte inattendu d’un mari pressé ou brutal. En cas de carence des mères, les prêtres seraient tenus de les informer eux-mêmes : « les pasteurs reconnaîtront combien ils sont coupables d’administrer le sacrement de mariage à des personnes qui ne savent pas les obligations de l’état dans lequel il les engage ; car c’est de cette ignorance que viennent (les) mauvais mariages ».

Au total, une éducation tronquée sans doute, mais qui marque un début de prise en compte d'une éducation largement négligée, austère, mais préférable à la négligence. Dans la longue durée, on constate que les jeunes femmes, devenues mères, ont continué le plus souvent à reproduire le mode « d'élevage » qu'elles avaient subi, où le contrôle social l'emportait sur l'épanouissement personnel. Notons toutefois qu'il en était de même pour les garçons…

Marcel Bernos

 

Publié dans DOSSIER EDUCATION

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