En quête de radicalité

Publié le par Garrigues et Sentiers

Étrange période que la nôtre. Une sorte de doute généralisé et d’absence de signification se répand dans les opinions publiques. On ne peut plus prolonger indéfiniment des courbes de croissance, on ne peut plus rêver d’une augmentation sans fin d’une consommation universelle qui va de pair avec des désastres écologiques, on ne peut plus continuer de demander aux institutions et aux politiques de faire les évolutions et d’avoir les comportements responsables auxquels nous nous refusons.
Cette panne du sens d’un monde orphelin des grandes idéologies mobilisatrices conduit à rechercher de la radicalité, c’est-à-dire un sens fondamental qui permettrait enfin de se doter d’un socle de certitudes pour irriguer de nouveaux modes de vie personnels, politiques, sociaux. Cette quête conduit trop souvent à se ruer dans des impasses les plus diverses : financiarisation de l’espace public, retour agressif à un identitaire nationaliste ou religieux, rage destructrice de jeunes de banlieues sans perspectives, guerre contre ceux qui incarneraient le mal.
Ces dérives ont un point commun : elles oublient que l’évolution de notre monde suppose que chaque point du réseau mondial, et d’abord nous-mêmes, devienne plus conscient, plus intelligent, plus altruiste. Nous avons à inventer aujourd’hui du sens, de la solidarité là où nous sommes. Or ce travail suppose qu’on échappe à la dictature de l’effet d’annonce et du temps court que les médias imposent de plus en plus aux hommes publics et à nos sociétés.

C’est le diagnostic porté par Michel Rocard, décédé il y a quelques mois, dans un entretien avec Éric Fottorino : « Nous sommes dans une crise qui est d’abord celle de la pensée. Le monde des medias a concouru à ce que l’humanité cesse de penser. Point ! Prenez le monde de la recherche et de l’université réputé sérieux. Tous les chercheurs, dans leurs disciplines, analysent et maîtrisent fort bien les données de leur matière. Mais dès qu’ils sortent de leur alimentation intellectuelle quotidienne, pour le reste, ils sont informés par les medias. Donc leur connaissance de tout le reste tient au temps court, donc ils ne comprennent rien et profèrent autant de sottises que les autres. D’où l’imbécillité qu’il y a à faire parler des scientifiques sur tout et sur rien. La première fois que j’ai écrit sur ces questions, en 1987, je n’étais pas encore devenu Premier Ministre. Si j’avais eu cette expérience, j’aurai été bien plus sévère, sauvage »1.

Nous avons à inventer aujourd’hui du sens, de la solidarité là où nous sommes.

Le développement des sociétés modernes n’a été possible qu’à partir du terreau d’une lente et longue éducation à quelques valeurs éthiques unanimement partagées. La radicalité n’est pas dans le cri, l’enfermement institutionnel, la diabolisation de l’autre, l’embrigadement dans des milices qui se déclarent porteuses du « bien » mais dans le travail spirituel et politique quotidien sur nos modes de vie, nos systèmes de pensée et nos valeurs.

Bernard Ginisty

1 – Michel Rocard : Les déviants politiques sont nécessaires. Entretien du 3 décembre 2014 avec Éric Fottorino in Le Malaise français. Comprendre les blocages d’un pays, éditions Philippe Rey 2016, pages 11-16

Publié dans Réflexions en chemin

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Kqaufmann Robert 09/09/2016 00:52

Oui; c'est bien vrai. Et ce défaut de recul historique et de projection sur l'avenir à long terme a été aggravé par le passage du septennat au quinquennat et ses suites.
Bernard Ginisty a ici notamment le mérite de nous rappeler le jugement sans indulgence de Rocard, dans sa lucidité chirurgicale....qui ne lui a jamais permis d'accéder à la magistrature suprême, sa nature se refusant à la politique spectacle et au ballet des ombres.

Robert Kaufmann