La Voie, c'est la tendresse

Publié le par Garrigues et Sentiers

La tendresse est amour de tout ce qui est, jubilation de toute naissance, désir encore et encore que tout vivant vive et donne son fruit.
Elle est joie de tout visage et de toute voix et parole humaine, homme ou femme. Elle a faim de donner, à qui manque, tout ce qui peut nourrir sa faim. Elle ne juge pas. Elle ne prend pas. Elle ignore la cruauté.
Elle donne. Non parce que ceci ou pour que cela, mais parce que telle est sa nature. Elle ne donne pas pour reprendre.

Ainsi la détresse fond et l'horreur même peut être reprise et repétrie. Qui goûte la tendresse, même mort, peut naître. La tendresse enveloppe tout l'être de tout être. Elle enveloppe l'injustifié, la misère, la faute, la détresse. Quiconque est en elle se trouve justifié d'être et ce qui le condamnait tombe hors de lui.

La tendresse est le labeur incessant pour que tout enfant d'humain, homme ou femme, ait sa mesure et sa grâce. À chacun selon ses besoins ! À chacun selon le don qui est en lui — qu'il déploie gaiement toute sa puissance ! La tendresse est grâce : elle ne force rien, elle ne se raidit pas par devoir et volonté, elle ne s'impose pas, elle n'envahit pas la vie des autres, elle ne larmoie pas, elle ne disserte pas, elle n'explique pas. Elle est simplement là, ferme et agissante, bon espace libre où respirer, nourriture première du cœur des vivants.
La tendresse n'agit pas comme agissent les pouvoirs. Elle se tient avec distance et réserve, elle laisse à qui a faim de vivre tout son espace de vie, à qui a faim d'être entendu tout son espace de parole, elle laisse être, enfin, sans réserve et sans mesure.
Elle est douceur, plaisir d'être ensemble, travail pour le bien, franchise et gaieté.

La tendresse est le réel, c'est les choses et les gens, c'est le visage du monde, la mémoire, le rêve et le poids des jours.
C'est la table servie, le vin versé, les convives, la parole entre eux, la paix.
C'est la lumière entre les arbres, au commencement du matin.
C'est le souffle profond, quand vient l'heure du soulagement et de la vérité.
C'est le corps aimant, c'est la marche au bord de la mer, c'est la veillée à la maison, c'est le premier jour et la cent millième fois.
C'est la foule et le solitaire, c'est le travail, c'est la douleur, c'est la détresse elle-même : car la tendresse sauve tout.

De quel amour aime donc la tendresse ?
Cet amour est le pur laisser être qui coïncide avec la volonté et la poussée la plus pressante du désir que l'autre soit et sorte du piège de tristesse et avance gaiement sur sa voie ; mais c'est désir sans hâte et comme sans désir, poussée qui ne pèse rien, appel qui sait demeurer en silence.

C'est l'espace offert et le temps libre, afin qu'il y ait place et temps pour la Voie.
C'est préférer que l'autre soit plutôt que non. C'est l'émerveillement qu'il soit, tel qu'il est.
C'est croire en lui plus qu'il n'y croit lui-même.
C'est espérer avec foi que sa voie s'ouvre devant lui et qu'il y sera bon et puissant.
C'est l'aimer ni de tête, ni de cœur, ni de vouloir — mais avant ! Puisque si quelqu'un aime ainsi, son amour est lui-même, tout entier là.
Et c'est lui-même tout entier là s'effaçant, pour que demeure seulement, à qui la désire, la Voie.

Maurice Bellet
La Voie, Seuil, Paris, 1982, pp. 35-36

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