Le « oui » à la vie qui fonde nos résistances

Publié le par Garrigues et Sentiers

En 1944, Georges Bernanos terminait son ouvrage La France contre les robots qu’il entendait offrir au Comité Central de la France Libre en témoignage de gratitude pour l’appui qui lui avait été donné. Dans cet ouvrage qui garde aujourd’hui encore une grande pertinence, il écrivait ceci : « J’affirme une fois de plus que l’avilissement de l’homme se marque à ce signe que les idées ne sont plus pour lui que des formules abstraites et conventionnelles, une espèce d’algèbre, comme si le Verbe ne se faisait plus chair, comme si l’Humanité reprenait, en sens inverse, le chemin de l’Incarnation »1.

La tâche éducative fondamentale, à l’heure où d’aucuns souhaiteraient que l’Éducation Nationale se réduise à fournir de bons petits soldats à la machine économique, consiste à libérer les consciences de l’enfermement dans cette « algèbre ».

C’est ce que nous rappelle le philosophe et sociologue Edgar Morin qui ne cesse de mettre en lumière le lien entre la résistance à l’abstraction des pensées uniques et la résistance aux totalitarismes politiques rencontrés au cours de sa longue vie. Dans une époque qui a vu tant d’intellectuels osciller d’un dogmatisme à l’autre et, pour certains, passer d’un marxisme qualifié « d’horizon indépassable » à un néo-libéralisme posé ensuite comme « incontournable », Edgar Morin est un maître pour nous apprendre à accueillir la complexité de la vie. « Il se trouve, écrit-il, que je suis porté à obéir à ce que j’appellerai aujourd’hui la complexité, qui consiste notamment à voir les deux aspects contradictoires et apparemment contraires d’un même fait, d’un même combat. (…) C’est pour ces raisons que j’ai refusé la réduction de la raison au calcul. C’est pour cela aussi que j’ai cherché à fonder une éthique qui articule le poétique au prosaïque »2.

Edgar Morin se définit volontiers comme philosophe indiscipliné qui refuse de réduire sa pensée à ce qu’on appelle une « discipline ». Et il est vrai que le XXe siècle aura été fertile en « historicismes », « économismes », « sociologismes », « psychologismes », « biologismes », autant de tentatives pour réduire le questionnement de la pensée à la normativité d’une « discipline ». C’est pour cela, écrit-il, « que je n’ai pas considéré la sociologie comme une science, par exemple, même si elle comporte une part de scientificité dans ses vérifications ».

Voir les choses et les êtres dans leur nativité première, avant de les classer dans nos pensées habituées, tel est le début d’une authentique démarche philosophique. Et pour cela, les poètes sont de meilleurs initiateurs que les carcans disciplinaires qui, selon Edgar Morin, sclérosent la vie scolaire et universitaire. Il conclut son entretien par ces mots : « Dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine, il y a toujours un oui qui anime le non, un oui à la liberté, un oui à la poésie du vivre ».

C’était déjà ce qu’affirmait l’impitoyable critique des aliénations religieuses et politiques que fut Nietzsche dans son ouvrage Le Gai Savoir : « Vous le savez beaucoup mieux, mes amis ! Le Oui caché en vous est plus fort que tous les non et peut-être dont vous souffrez solidairement avec votre époque ; et si vous deviez prendre la mer, vous émigrants, ce qui vous y pousserait, vous aussi, serait encore une foi »3.

Bernard Ginisty

1 – Georges Bernanos : La France contre les robots in Essais et Écrits de combat, Tome 2, La Pléiade, Éditions Gallimard 1995, page 1037
2 – Edgar Morin : Invité par « Le Monde » à faire un « éloge de la résistance », Edgar Morin a insisté sur l’importance de penser à contre-courant, parfois contre son camp. In journal Le Monde, 11 juin 2010, page 19.
3 – Friedrich Nietzsche : Le Gai Savoir § 377, cité par Paul Valadier in Nietzsche l’athée de rigueur, Desclée de Brouwer 1989, page 131.

Publié dans Signes des temps

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LEVY 14/04/2016 11:02

Un article à lire et relire tant il apporte à l'indispensable contradiction qu'exigent chaque jour davantage les simulacres de pensée qui accablent les jours présents. Plus au reste qu'un article : un manifeste ! Et un manifeste qui nous appelle à devenir des "philosophe(s) indiscipliné(s)", et, à l'instar de Bernanos face à la Guerre d'Espagne et au nazisme, à nous fortifier « dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine ». Cruauté et barbarie qui se déclinent plus particulièrement aujourd'hui d'un côté dans l'obscurantisme et le fanatisme et de l'autre, dans la rapacité poussée jusqu'à l'obscène. Didier Lévy