La guerre au nom de Dieu ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Un an après les attentats de Charlie Hebdo,
les religions monothéistes
sont plus que jamais accusées de provoquer le conflit.
Une idée reçue qui ne résiste pas à l'analyse historique.

La guerre était une affaire entendue. Close pour toujours, du moins sur notre sol. Accablés par les horreurs de deux conflits mondiaux, pressés d'enfouir les souvenirs de l'Algérie, fiers d'avoir parachevé avec l'Union européenne le rêve kantien de paix perpétuelle, nous l'avions oubliée, évacuée, niée. Refusé de la penser. Prétendu la déléguer à ceux dont elle deviendrait le métier, eux-mêmes bientôt remplacés par des drones. Un an tout juste après Charlie, au moment même où le conflit du Proche-Orient connaît une nouvelle aggravation avec la rupture des relations diplomatiques entre l'Arabie Saoudite et l'Iran, le Tourment de la guerre (L'Iconoclaste) nous ramène au sujet.

La guerre, Jean-Claude Guillebaud en fait une affaire personnelle. Celle du fils d'un jeune lieutenant engagé dans les paradoxes de 14-18, celle du reporter de guerre qui arpenta le Vietnam. La mémoire familiale travaille, les drames de l'histoire européenne remuent sous la boue et la cendre qui les recouvrent moins profondément qu'on ne le croit. En Lituanie, en Russie, en Biélorussie, le chroniqueur de La Vie court aux trousses de la mort, saisissant la dimension épique ou romanesque de la chose, sans oublier l'absurde, l'affreux, l'abject. De tous les livres de l'auteur, le Tourment de la guerre est à la fois l'un des plus introspectifs et des plus universels. Brûlant et brillant. 

Nous en publions ici des extraits. Pourquoi nous restreindre aux passages évoquant la religion, en particulier le christianisme, quand l'ouvrage s'attaque à la guerre dans sa globalité ? Parce que c'est hélas le débat du moment, entre idée reçue et figure imposée. « L'assassin court toujours », titre Charlie Hebdo pour son numéro anniversaire, affichant un Dieu d'allure judéo-chrétienne armé d'une kalachnikov. Derrière la libre caricature, le sous-texte est clair : la foi, c'est la haine. La guerre revient ? La religion, contrairement aux prévisions, n'a pas fini de partir ? C'est que YHWH et Allah ont beau ne pas exister, ils veulent que le sang coule. Monothéisme et fanatisme se confondraient donc. Coupable unique, le Dieu unique ! Pour un peu, on finirait par penser que la totalité de l'histoire militaire se réduit aux croisades et aux guerres de religion ou à la fameuse phrase (emblématique mais apocryphe) du sac de Béziers à l'époque des albigeois : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

Les héritiers des Lumières devraient donc opposer à la foi la souveraine logique du Mépris civilisé, selon le titre à l'emporte-pièce d'un essai qui paraît également ces jours-ci (Belfond). Face au manichéisme et au simplisme de l'auteur, le psychanalyste Carlo Strenger, un autre psy, disciple de Lacan, apporte une réponse nuancée. « Confondre fanatisme religieux et sentiment religieux relève d'une faiblesse de la pensée », écrit Gérard Haddad (Dans la main droite de Dieu, Premier Parallèle). « Le fanatisme change de forme selon les époques et les lieux », note-t-il. C'est un virus mutant, ou plutôt une hydre dont les têtes tranchées ne cessent de repousser, mais qui a réussi à se greffer jusqu'ici sur quatre souches : la religion certes, mais aussi le nationalisme, le racisme et le totalitarisme. Bref lui opposer l'universalisme des Lumières et n'y voir qu'une manifestation de l'ignorance n'a guère de sens. En définitive, le fanatisme serait plutôt la pathologie de l'universel, quand celui-ci se réduit à une vérité qui abolit toute différence. 

Ce n'est évidemment pas le monothéisme qui fait la violence, le fanatisme, la guerre. Toute l'Histoire et toutes les grandes civilisations le démontrent. Les Aztèques sacrifiaient des êtres humains à Huitzilopochtli, le dieu-soleil, et ils étaient polythéistes. Les 81 936 strophes du Mahabharata, la grande épopée de l'hindouisme, narrent une immense bataille mythologique.

Ce n'est pas non plus la religion qui fait la guerre. Voyez les 33 millions de morts (au bas mot) provoqués par la révolte d'An Lushan, un général chinois du VIIIe siècle (le plus grand massacre de l'histoire après la Seconde Guerre mondiale). Ou l'épopée des Mongols de Gengis Khan.

C'est plutôt la violence qui a quelque chose de sacré, un sacré de substitution, comme le montrent les totalitarismes athées du dernier siècle.

Jean-Pierre Denis
pour Lavie.fr

 

Publié dans Réflexions en chemin

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Kaufmann Robert 11/01/2016 00:02

Pour ma part, mon oeil critique n'a rien décelé dans l'article de J.P. Denis qui heurte mes convictions. Au contraire.
Pour ce qui est de ce goût de la domination et de la violence chez l'être humain (notamment chez le mâle), je ne ferai pas de commentaires, tant les psychiatres, psychanalistes, anthropologues... se sont




exprimés sur le sujet.
Je pense que l'on confond souvent les religions avec les idolâtries. Les premières se rejoignent presque toujours dans leur doctrine et ses applications dans la recherche d'une certaine forme de sagesse, d'accueil de l'Autre, de recherche du bonheur...les secondes focalisent l'attention sur un Etre, une idéologie, une Loi....souvent initiées par des fanatiques religieux ou des Politiques assoiffés de pouvoir et se servant de la force de la foi religieuse pour atteindre leurs objectifs ambitieux.
Même au sein du Christianisme, n'avons-nous pas quelquefois la tentation de faire de Jésus et de Marie des idoles ?
Quant à la "religion athéiste", elle a elle même sa Bible, ses dogmes...On le voit encore ici dans sa recherche du bouc émissaire au sein des religions.
L'Occident judéo-chrétien a mis des siècles pour introduire dans la gestion de l'Etat la notion de
Démocratie ("le pire des régimes sauf...." comme disait Churchill) renforcée par la laïcité, tacite chez les uns (comme le Président des USA qui continue de prêter serment sur la Bible), fortement affirmée, comme en France où elle devient parfois une idéologie.
Mais n'avons-nous pas fait de notre démocratie à l'Occidentale une idole, à notre tour ??
Revenons à la situation dramatique que nous vivons aujourd'hui.
Les Historiens commencent enfin à se pencher sur le passé historique de l'Islam. Et comment prétendre comprendre quelque chose à l'immédiateté des événements présents que les médias nous jettent quotidiennement au visage si on ne se tourne vers le passé?? Et ceci concerne aussi bien les tensions indo-pakistanaises, que les 2 Corées, les Balkans, l'Ukraine.....et évidemment les divers conflits du Moyen Orient.
L'Islam est marqué depuis 14 siècles, dès la disparition du Prophète, par ce conflit idéologique et religieux qui sépare les 2 principales communautés musulmanes. La paix civile était assurée par des régimes autoritaires, voire totalitaires parfois. L'Empire ottoman; le régime du Shah d'Iran; Sadam Hussein; Bachar El Hassad; les Ayatollahs; Kadhafi; Moubarak...d'autres, moins en actualité.
L'extraordinaire candeur de l'Occident a été de croire que de "donner le pouvoir au peuple" établirait par enchantement la démocratie autour de la Méditerranée. Ne nous sommes-nous pas gargarisé du "printemps arabe" ?
Après avoir lâché le Shah (pas Arabe celui-là !), envahi l'Afghanistan, l'Irak, aidé directement ou indirectement à la chute d'autres régimes, nous voilà affrontés à une série de situations anarchiques incontrôlables...
Difficile de porter des jugements définitifs sur telle décision politique, prise à tel moment, quand on ne dispose pas de tous les éléments de jugements.
Du moins peut-on s'indigner sans risques de se tromper que ce fut une grave erreur de déstabiliser des régimes en place depuis longtemps sans réfléchir, mettre en oeuvre, assurer le suivi, de ce qui allait suivre.
Je pense toujours au discours historique de Dominique de Villepin devant l'ONU, à la veille de l'attaque sur l'Irak.
Si seulement ces successions d'erreurs pouvaient servir de leçon !
Robert Kaufmann

LECOQ Philippe 10/01/2016 14:59

La soif de pouvoir et de domination de l’être humain s’est depuis toujours appuyée sur l’ignorance, les richesses, la violence et les religions, voire les quatre ensemble. Le christianisme est vite passé de persécuté à persécuteur en collusion avec le pouvoir impérial romain, s’appuyant sur une lecture biaisée et fondamentaliste des Ecritures. Ainsi un détail de traduction (le fameux « compelle intrare ») de la parabole des "Invités au festin" (Luc 14, 15-24) a entraîné des millions de morts et de persécutés à travers les siècles. Je vous propose de lire mon article « les invités au festin » sur mon blogue « Bible : Parole et paroles »
http://www.bible-parole-et-paroles.com/2015/11/les-invites-au-festin.html

Quant à la caricature en une du numéro anniversaire de Charlie hebdo, je ne me sens absolument pas concerné par cette image de barbu armé jusqu’aux dents. Un minimum d’ouverture et de culture suffit pour savoir qu’aujourd’hui la foi ne se réduit plus généralement à ces images simplistes d’un dieu barbu et omnipotent sauf pour les fondamentalistes qui pervertissent l’idée même de transcendance et cela dans toutes les religions.

LEVY 11/01/2016 00:15

Tout à fait en accord avec vous ! Et voici une adresse que je retiens et que j'utiliserai au plus tôt : "Bible : Parole et paroles" - http://www.bible-parole-et-paroles.com/2015/11/les-invites-au-festin.html. Merci.

LEVY 09/01/2016 12:18

"C'est plutôt la violence qui a quelque chose de sacré, un sacré de substitution, comme le montrent les totalitarismes athées du dernier siècle".Si je suis globalement en accord avec l'analyse que développe cet article - et bien sûr avec sa critique des raccourcis paresseux et surtout fallacieux liant foi et monothéisme d'une part et guerres, persécutions et massacres de l'autre -, la phrase qui lui sert de conclusion me laisse perplexe. N'est-ce pas plutôt le totalitarisme de la vérité qu'il faut incriminer ? Guerres de religion, guerres idéologiques (quelles que soient en arrière-plan les motivations intéressées, géopolitiques, économiques ....), ce que les deux camps opposés partagent n'est-il pas l'absolue certitude de détenir une vérité globalisante, i.e. dont aucun article n'est susceptible d'autre chose que d'une adhésion sans réserve, "sans hésitation ni murmure" ? Une vérité dont il n'est pas concevable qu'elle ne soit pas intégralement - intégralité valant en la matière intégrisme - et totalement - totalement renvoyant, lui, au totalitarisme - partagée par l'unanimité des humains. Si c'est au fanatisme que revient la responsabilité de l'interminable suite des d'horreurs perpétrées au nom de la Foi, à l'image de celles commises et revendiquées par l'EI, et qui vont des exterminations d'infidèles durant les Croisades (cf. la prise de Jérusalem par les Croisés) aux bûchers de l'Inquisition et aux égorgements de notre Saint-Barthélémy, et qui incluent toutes les atrocités échangées entre Gros Boutiens et Petits Boutiens de toutes confessions (voir Jonathan Swift), et tous les génocides dictés par une représentation idéologique démente ou poussée à la démence, comment ne pas en tirer cet enseignement que la paix, dans toutes les acceptions du terme, requiert le partage de l'esprit de libre examen - autrement dit, qu'elle repose sur la tolérance et l'acceptation des différences de pensée qui découle de celle-ci. La question restant de savoir si le cerveau humain, structuré sur ses bases archaïques, en est venu à pouvoir se configurer sur cette pratique de la tolérance ? Avec cette interrogation complémentaire : quelle somme de lumières de l'Esprit et quelle somme de grâces sont-elles nécessaires pour que ce pas en avant de l'humanité puisse s'accomplir ? Didier LEVY