Plein emploi ou pleine activité ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

« La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien par rapport à la misère de ne pas être exploitée du tout ». Pierre Noël Giraud, qui cite cette formule de Joan Robinson poursuit : « Les « damnés de la terre » étaient au XIXème et XXème siècles les colonisés et les surexploités ; au XXIème, ce sont les hommes inutiles »1.

Les thuriféraires du catéchisme néo-libéral considèrent que la rigidité du droit du travail est source de chômage. On a beaucoup entendu parler ces derniers temps de l’épaisseur du Code du travail, dont la complexité découragerait un petit patron d’embaucher. « On omet, par ailleurs soigneusement de rappeler que sa taille est davantage due aux dérogations demandées par le patronat qu’à la protection des salariés » (voir Partage N° 235 p.36). À ce propos, Alain Supiot sociologue et juriste, professeur au Collège de France, note que la déconstruction du droit du travail, objet d’interventions législatives incessantes est la source première de l’obésité (réelle) du code du travail. Les seules dispositions de la loi Macron démantelant le repos du dimanche l’ont alourdi récemment de cinq pleines pages du Journal Officiel. Jusqu’où veulent aller ces « libéraux » dans la destruction du droit du travail au nom de l’emploi, au nom de la compétitivité ?

Le conflit récent des éleveurs de porc est à cet égard emblématique. En Bretagne depuis cinquante ans l’élevage industriel « hors sol » des porcs a créé des dégâts à l’environnement. Le non respect de la réglementation concernant l’environnement a même été honteusement toléré de nombreuses fois par les pouvoirs publics. Mais les éleveurs de porc n’arrivent pas pour autant à joindre les deux bouts. Ils ne sont pas « compétitifs », car les allemands sont allés plus loin dans le gigantisme des exploitations et « usent des ressources du droit européen pour employer une main d’œuvre à bas coût échappant aux charges sociales »2.

Les hommes de bonne volonté qui considèrent que le chômage est un scandale, et qui font de la recherche du plein emploi une utopie positive, soulignent certaines causes du chômage : les insuffisances de la formation professionnelle et de l’apprentissage qui expliquent un pourcentage de jeunes chômeurs plus élevé en France qu’en Allemagne, le manque d’accompagnement des chômeurs notamment de longue durée, la coupure néfaste entre le secteur public très protégé et le secteur privé, la relative indifférence de la société à l’égard du chômage massif, l’absence de la représentation des chômeurs dans le dialogue social entre syndicats et patronat etc.

Il est grand temps d’élargir le débat. Il s’agit de faire pour l’emploi le même travail que celui du pape François sur la protection de la nature dans sa dernière encyclique. Lutter contre la dégradation de la nature suppose une critique radicale du système économique mondiale, de même si on refuse de considérer que des hommes sont inutiles, « en trop ».

Pour progresser dans ce sens, il ne faut pas avoir peur d’affronter certaines contradictions. Contradictions qui apparaissent par exemple dans le N° 100 de la lettre du comité chrétien de solidarité avec les chômeurs et les précaires (CCSC). Dans ce numéro, une interview exclusive de Louis Gallois est mise en valeur. Louis Gallois est un grand patron qui a le mérite d’être en même temps Président de la FNARS (Fédération Nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale) qui regroupe 870 associations de solidarité et organismes qui vont vers et accueillent les plus démunis. Il s’engage personnellement. Il s’élève contre ceux qui donnent à penser que les chômeurs sont chômeurs parce qu’ils le veulent bien, contre ceux qui veulent remettre en cause notre système de protection sociale.

Mais il convient d’ouvrir le débat quand il affirme ce qui lui tient à cœur : « il faut de la croissance pour créer des emplois. On ne trouvera pas chez moi la théorie de la non-croissance. Il faut au moins 1,5% de croissance pour recréer des emplois de manière significative ». Je ne sais pas s’il y a une théorie de la non-croissance ; je crois plutôt que la non-croissance est une donnée durable à laquelle il va falloir s’habituer. Citons à ce propos Bernard Ginisty dans ce même numéro 100 : « Si nous croyons régler la question du chômage par quelque nouveau dispositif ou encore par l’invocation rituelle de la croissance, nous nous trompons. L’ampleur du phénomène nous amène aujourd’hui à un questionnement plus radical. Faute de quoi « nous nous enfoncerons dans la crise et le mal-être ». Il n’est pas question de sous estimer l’importance de la politique économique et de la recherche de solutions à court terme.

Il faut comprendre l’angoisse de ceux qui cherchent un emploi et qui espèrent une diminution du chômage grâce à une reprise économique et un taux de croissance plus élevé. Mais il faut inscrire cette préoccupation dans une vision de long terme, qui manque cruellement, pour ouvrir sur un avenir qui ne peut pas consister à prolonger les tendances actuelles.

B.Ginisty dans ce même numéro du CCSC cite à nouveau un texte d’Hannah Arendt de 1961 : « L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc… au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va libérer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté ».

Nous étions peu nombreux, il y a cinquante ans, à critiquer la religion de la croissance. Aujourd’hui beaucoup d’économistes considèrent que nous sommes confrontés durablement à de faibles taux de croissance. Bien plus, la signification même du produit intérieur brut (PIB), qui mesure les richesses monétaires produites au cours d’une année, est de plus en plus contestée. Si le PIB reste un outil nécessaire aux politiques économiques, il ne nous dit plus grand-chose du bien être d’une population. Au-delà d’un certain niveau, il n’y a plus corrélation entre augmentation du PIB et espérance de vie, bien être subjectif, indicateurs de cohésion sociale, de pauvreté, d’inégalités. « Le mieux être est déconnecté du plus avoir »3.

Quand Hannah Arendt prévoyait en 1961 qu’une société de travailleurs allait être libérée des chaînes du travail, on en était aux débuts de l’automation. Aujourd’hui, le président de l’institut d’études et de prospectives économiques Xerfi nous prévient : « Se profile un grand mouvement de relève de l’homme par la machine, qui pourrait prendre l’allure d’un tsunami dévastateur sur l’emploi. On sait déjà que cette vague peut balayer près de la moitié des métiers existants, qualifiés et semi - qualifiés, de gestion et de contrôle, et bien au-delà, puisque les « machines intelligentes s’occupent d’un nombre croissant de "tâches complexes" » (Le Monde 14 oct. 2015). Pour bien des analystes, la révolution robotique est sur le point de commencer.

Pour juger de la qualité d’un projet, on se demande actuellement : est-ce que cela va créer des emplois ? Si l’on fait de la création d’emplois le critère déterminant au nom du plein emploi, on aboutit à des absurdités. Les accidents de la route créent de l’emploi, les pollutions créent des emplois dans le domaine de la santé, etc. Un certain type de productions destructrices des hommes ou de l’environnement suscite des emplois de réparation et le tout augmente le PIB ! Si l’on fait de la compétitivité le dernier critère (voir l’exemple des élevages de porc) on aboutit aussi à des absurdités.

Pour penser une révolution dans nos façons de produire et de consommer, différents critères sont à prendre en compte en même temps : la création d’emplois, pour refuser qu’il y ait des « inutiles », la qualité des emplois c'est-à-dire le contenu du travail, la préservation de la nature, etc... D’autres indicateurs que le PIB sont donc à prendre en compte pour ne pas privilégier outre mesure les revenus et la richesse monétaire, en retenant des indicateurs de bien-être. Quelques progrès ont été réalisés dans ce sens.

Notre intégration dans l’économie et la finance mondiales réduit évidemment notre marge de manœuvre pour transformer nos façons de produire et de consommer. La guerre économique est une réalité et l’imbrication de notre économie dans l’économie mondiale nous interdit de décider de but en blanc que nous ne voulons plus jouer le jeu. Il faudra tout à la fois profiter des marges de manœuvre importantes qui subsistent malgré la mondialisation et contribuer à une autre organisation de l’économie et de la finance internationale, au nom du bien commun et de l’intérêt des plus pauvres dans le monde. Naomi Klein souligne bien dans son dernier livre4 comment le système économique et la planète sont en guerre l’un contre l’autre et que jusqu’à présent c’est le système économique qui l’a emporté. Cependant certaines batailles menées ces dernières années pour mieux contrôler les multinationales et la finance internationale, pour lutter contre les paradis fiscaux,  ont porté des fruits. Rien n’est gagné pour autant. Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’un conflit gigantesque entre ceux qui tirent la sonnette d’alarme du réchauffement climatique et les lobbies des énergies fossiles. À l’échelon mondial les États dépensent « 500 milliards de dollars chaque année, sous forme de subventions ou allègements fiscaux pour soutenir l’exploitation et la consommation des énergies fossiles. C’est cinq fois le montant consacré aux énergies renouvelables. D’autant plus choquant, que ces dernières ont montré leur compétitivité »5.

Quelques exemples de changement du système de production et de consommation qui seraient bénéfiques.

Celui d’une autre agriculture convertie à l’agroécologie, qui donnerait des résultats positifs sur les 3 critères cités supra et même sur un quatrième : le renouveau des territoires, essentiel comme base du vivre ensemble grâce à un renouveau des économies locales et aux circuits courts. Cela supposerait sans doute d’augmenter les emplois dans l’agriculture de 30 à 40 % par rapport à la situation actuelle.

La transition énergétique pourrait créer des centaines de milliers d’emplois grâce à une meilleure isolation des maisons. Si pour ce faire on fait appel à la contribution des habitants, grâce à l’autoproduction accompagnée, on encourage le faire soi-même. On attire l’attention sur le fait que ce n’est pas seulement le salaire qui permet d’augmenter la qualité de la vie et le bien-être.

Le développement de l’agroécologie, la transition énergétique ne sont que des exemples, on pourrait citer tout aussi bien un nouvel urbanisme, le développement des transports en commun, l’économie circulaire etc.

Les changements à opérer dans nos façons de produire et de consommer posent évidemment des problèmes d’une grande complexité. On a supprimé le commissariat du plan alors que plus que jamais un travail de prévision et de prospective serait nécessaire, dans le domaine de l’emploi tout spécialement. Prévoir, ce serait une façon de dépasser le court-termisme de nos hommes politiques qui est encouragé par les échéances électorales.

Engager un immense travail de concertation qui redonnerait vie à la démocratie.

Après la libération, le Commissariat Général du Plan a permis aux représentants de l’État, au patronat, aux syndicats, à divers experts de se rencontrer, de confronter leurs vues pour reconstruire le pays. Reconstruire c’était pour l’essentiel revenir à des situations antérieures connues. Il sera plus compliqué d’inventer un système économique post-croissance pour lequel on a peu de repères. Voici pourquoi il serait important de créer une sorte de Commissariat à la transition qui aurait pour tâche de proposer les conditions du passage à la post-croissance.

Un renouveau de notre démocratie passe par un travail considérable de concertation entre citoyens. Le livre de Jacques Testart L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun 6 montre à partir d’exemples que c’est possible, que des méthodes ont fait leurs preuves pour permettre à des citoyens ordinaires de rechercher ensemble le bien commun. Il baptise humanitude cette capacité des simples citoyens à comprendre les enjeux, à réfléchir, à délibérer et à prendre des décisions au nom de l’intérêt commun, en dépassant leurs a-priori ou leur propre intérêt. J. Testart montre comment les conventions de citoyens permettent de révéler l’humanitude de chacun, de passer du consommateur au citoyen et d’éclairer les choix publics fondamentaux.

Quantité d’initiatives sont prometteuses d’un autre avenir dans des domaines très divers et peut-être que les associations qui agissent contre le chômage et s’efforcent d’aider les chômeurs gagneraient à se rapprocher de tous ceux qui se battent pour dépasser l’économisme. Il s’agit de peser ensemble sur l’opinion publique en faveur de nouvelles orientations politiques. À titre d’exemple Hugues Sibille, président du Laboratoire de l’Economie sociale et Solidaire écrivait en octobre de cette année un article intitulé Rapprocher Bio et ESS, c’est vital. L’heure est venue d’accorder une place centrale à des rapprochements entre ceux qui se soucient d’aider les chômeurs et les précaires, ceux qui luttent contre les inégalités en France et dans le monde, ceux qui luttent pour l’environnement, pour une aide à un autre développement des pays du Sud etc. Il y a un travail de rapprochement décisif à opérer entre ceux qui agissent pour un tout autre avenir. Il s’agit d’éclairer l’opinion et de modifier les rapports de force politique.

L’évolution de la durée du travail est stratégique dans la lutte contre le chômage. Voici quelques chiffres rappelés par Jean Gadrey. En 1972 la durée moyenne annuelle du travail était en France de 1800 heures. En 2002 elle était de 1400 heures et elle n’a pas bougé depuis. Si aujourd’hui nous avions la durée du travail de 1970, il y aurait quatre à cinq millions de chômeurs de plus. Si aujourd’hui on divisait le volume total du travail par toute la population active, c'est-à-dire avec les chômeurs, il faudrait une durée moyenne de 30 heures par semaine.

Plein emploi ou pleine activité. La véritable utopie est celle de la pleine activité qui permet à chacun de trouver sa place. J’ai en tête le beau texte de Péguy Marcel. La cité harmonieuse qui distingue notamment le travail nécessaire à la vie de la cité et le travail désintéressé. La formule de Péguy : « Le travail à faire individuel ou collectif, en art, en science et en philosophie est indéfini » consonne avec la mise en garde d’H.Arendt citée plus haut.

Pour donner corps à l’utopie de la pleine activité, cela suppose de poursuivre les réflexions sur la place possible à l’avenir des différentes activités : le travail rémunéré, l’autoproduction, le loisir. Cela suppose de traiter de la question de la répartition des revenus, y compris celle d’un revenu de base accordé à tout un chacun8. Cela dépasse le cadre de cette contribution.

Concluons sur un texte d’André Henry, ancien Ministre du temps libre de 1981 à 1983 dans le premier gouvernement Mitterrand. Il écrivait en 1996 : « Si la révolution technologique de cette fin de XXème siècle, qui engendre tant d’exclusion, n’est pas compensée par une politique volontariste, déterminée, puissante et à long terme, touchant au temps libéré… si les responsables politiques de nos pays ne prennent pas conscience de l’urgence de ces questions délicates, alors nos sociétés démocratiques s’affaibliront, et les exclus – jeunes et anciens – pourraient bien n’avoir d’autre recours que dans la ou dans les thèses d’extrême-droite avec leur cortège de racisme et d’antisémitisme ».

Vingt ans après, nous y sommes.

Guy Roustang

1 – P.N. Giraud, L’homme inutile. Odile Jacob, octobre 2015.
2 – Article d’A. Supiot dans Le Monde du 17 octobre 2015. Voir son livre La gouvernance par les nombres. Fayard, 2015.
3 – Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Alternatives économiques 2010.
4 – Naomie Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Actes Sud, 2015.
5 – N.Hulot, Osons. Ed. Les liens qui libèrent, 2015.
6 – Jacques Testart : L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Ed. du Seuil, janvier 2015.
7 – André Henry. Le ministre qui voulait changer la vie. Une politique du temps libéré. Corsaire Éditions. 1996.
8 – Voir L’économie politique N° 67, juillet 2015 sur le thème Faut-il défendre le revenu de base ?

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