Les Roms, ces exclus…

Publié le par Garrigues et Sentiers

Quand on parle des SDF ou des détenus, on a une petite idée de ces populations, il est clair qu’elles sont exclues. L’exclusion par le travail est reconnue aussi. Mais les Roms ? Sont-ils exclus ou sont-ils volontairement en marge de nos sociétés ? Population très méconnue dont tout le monde parle, sans bien savoir qui ils sont, ce qu’ils veulent, comment ils vivent. C’est par là qu’il faut commencer.

La population rom est définie de façon assez floue.

En France on peut distinguer trois populations :
   - Les sédentaires qui se reconnaissent comme appartenant à l’ethnie rom et en ont conservé nombre de coutumes, à défaut de la langue. Ce sont majoritairement les Gitans, qui occupent le pourtour méditerranéen. On en trouve dans tout le sud de la France, population d’ordinaire très pauvre, en marge, vivant souvent des minimas sociaux. Ce sont eux qui fournissent aussi le plus de musiciens (Manitas de Plata…).
   - Les Voyageurs dits « les gens du voyage », principalement de l’ethnie manouche, qui vient du nord de l’Europe. Forains, commerçants, musiciens… Population assez pauvre, mais pas toujours, vivant de divers métiers (façadiers, élagueurs, ferronniers…). Les gens du cirque aussi (Zavatta, Bouglione, etc.).
   - Enfin ceux que nous appelons les « Roms-migrants » arrivés depuis peu de l’ex-Yougoslavie, puis de la Roumanie et un peu des autres pays de l’Est (Bulgarie, Slovaquie, Tchéquie).

Ces trois populations ont peu de points communs. Si elles proviennent d’une même souche, cela remonte à cinq à six siècles. Qui peut dire parmi nous quels étaient ses ancêtres alors ? Les deux premières sont françaises depuis des lustres (l’avant-dernière immigration remonte aux années 1900, suivie de celle des Roms-migrants à partir des années 90 puis surtout de 2007). Ces deux premières ont toujours été discriminées, exclues, les pouvoirs publics ont une grande responsabilité dans ce rejet partagé par tous. Au lieu d’aider à les intégrer, ils les ont utilisés comme repoussoir responsable de nos maux. Il a fallu attendre l’année 2000 pour qu’une loi se préoccupe sérieusement de l’accueil des Voyageurs, loi encore inappliquée dans la majorité des cas, et l’an passé pour qu’on déclare inconstitutionnelle la loi de 1969 qui organisait leur discrimination ! Mais c’est à la troisième population que nous allons nous intéresser ici, elle est l’archétype de tout ce qu’on peut faire pour exclure.

Qui sont ces Roms-migrants ?

Des habitants de l’Est de l’Europe, totalement discriminés chez eux. Très peu scolarisés, souvent dans des établissements pour débiles mentaux, logés sommairement en bordure des villages ou dans des HLM délabrés, tout en bas de l’échelle sociale, ils ont été les premiers à perdre leurs emplois dès la chute du communisme. Ils ont une langue commune (le Romanès, en fait trois langues distinctes mais assez proches pour se comprendre) et quelques coutumes communes aussi. Mais ce qui les caractérisait le mieux dans leur pays était la mise sur la touche de la société. C’est aussi ce rejet qui en a fait une communauté. Rejet qui remonte à plusieurs siècles, ils étaient jusqu’en 1866 en situation de servage. Une minorité s’est sortie de cette situation et se fond dans la population, évitant de reconnaître ses origines. D’autres, la classe moyenne des Roms, étaient artisans ou cultivateurs, éleveurs, mineurs. Ils ont perdu leurs emplois, leurs clients. Ce sont majoritairement ceux-là qui émigrent, les plus pauvres n’en ont même pas les moyens. Ces immigrés préfèrent vivre ici dans des bidonvilles, ce qui en dit long sur leurs conditions de vie chez eux. Ils ne sont pas des réfugiés qui ont risqué leur vie pour venir, mais des gens qui renoncent à tout, y compris à un toit de tôle qu’ils avaient là-bas, pour essayer de s’en sortir, ramasser un peu d’argent pour nourrir la famille qui les accompagne et ceux qui sont restés, éventuellement pour construire une maison chez eux. Ils ont des coutumes et une langue qui les caractérisent, mais ce qui les définit le plus précisément est la misère, l’analphabétisme, des compétences limitées car inexploitables dans le monde moderne (ils savent tout faire, mais pas suivant nos normes).

En France, les autorités les déclarent inaptes à s’intégrer.

Pétition de principe qui, répétée à l’envi, finit par effectivement les rendre inaptes ! Au nom de leur inaptitude, on leur refuse des contrats de travail, ils sont rejetés vers le travail au noir, vers le traitement de la ferraille, vers les poubelles. Donc des revenus extrêmement faibles, 500 euros par mois pour toute une famille dans les bons cas, aucune aide, au logement ou autre, car l’aide est toujours liée à une inscription à la Caisse d’Allocations Familiales, impossible sans contrat de travail.

Refus de leur louer quoi que ce soit, même quand une association intermédiaire garantit les loyers et la gestion locative. Refus de les faire accéder aux logements sociaux. Et donc ils s’installent sur des terrains vagues, évidemment de façon illicite puisque tout leur est refusé. Ils subissent alors des évacuations à répétition avec destruction de leurs biens à chaque opération. Et on peut les désigner à la vindicte populaire, personne ne désire côtoyer un bidonville. Ils subissent un harcèlement policier constant. Ces derniers profitent de leur analphabétisme pour les déstabiliser (par exemple ils reçoivent une convocation au tribunal pour occupation illicite de terrain, la police leur explique que ce papier exige leur départ immédiat, parfois les menaçant de tout détruire dès le lendemain s’ils ne s’en vont pas). C’est le directeur du Centre Communal d’Action Sociale d’une ville de la Région qui s’étonnait en réunion de préfecture de ce que chaque démarche faite pour eux lui demande dix fois plus d’énergie que pour un SDF quelconque. Outre leur difficulté à lire, puis comprendre les papiers, très souvent on leur refuse ce qui est de droit commun. Dernier exemple, dernier avatar : le refus d’accès au ramassage scolaire qui part près de chez eux.

Cette exclusion lourde, massive, a de graves conséquences, au-delà de la souffrance quotidienne due aux conditions de vie. Pourquoi faire des efforts quand, de toute façon, on est rejeté ? Pourquoi respecter un terrain dont on nous promet l’évacuation avec destruction des biens ? Quand on ne dispose même pas de poubelles à proximité ? Pourquoi ne pas voler quand on vous arrête parce que vous cherchez de la ferraille sur les décharges ? Quand vous vous faîtes contrôler parce que vous portez un bidon d’eau, accusé de l’avoir volée à un voisin ? Quand on vous interdit en pleine canicule l’accès aux bornes d’eau sous prétexte qu’elles sont réservées à la lutte contre les incendies ? Pourquoi scolariser les enfants quand tout est fait pour qu’ils soient en échec (et ce ne sont pas les enseignants qu’il faut incriminer, ils se battent comme ils peuvent).

Les exclus se recroquevillent alors sur eux, font le dos rond, ignorent les autres et ignorent toutes les règles de la société environnante. Les exclus s’excluent… ce qui justifie qu’on les exclue !

Et finalement, heureusement pour eux, ils en arrivent à aimer leur exclusion. La vie dans un bidonville n’est pas triste, loin de là. Au-delà de l’inconfort et du stress les Roms savent se réjouir, faire la fête, mais entre eux, hors de la vue du reste de la société. Les quelques privilégiés qui travaillent auprès d’eux en sont témoins, et sont intégrés dans leur cercle. Mais la fête n’est possible que dans une rupture avec l’environnement. Nous construisons une drôle de société où il faut se retrancher, s’exclure, pour profiter de la vie.

Lorsqu’on est rejeté par le regard de l’autre, il n’y a plus d’échange possible. Notre regard peut déshumaniser le vis-à-vis, mais alors peut-être qu’il nous déshumanise aussi. C’est l’Archevêque d’Aix qui écrivait : « À force de les traiter comme des rats, craignons qu’ils n’attrapent la rage ». Le pire qui peut arriver est que ces populations acceptent leur mise à l’écart, le rejet dont elles sont l’objet, qu’elles se considèrent comme effectivement pas aimables, pas acceptables. Certains en sont là, d’autres font des efforts, jamais payés en retour ou si peu.

L’exclusion est une machine à tuer, tuer l’humanité des gens qu’on veut ne pas voir.

Conséquence dramatique pour ces populations. Mais aussi pour nous. Que dit sur notre société cette incapacité à reconnaître des personnes différentes ? Que dit sur notre société cet usage que font nos dirigeants d’un groupe humain pour désigner des boucs émissaires livrés à la vindicte populaire ? Dans cette peur des autres qui va jusqu’à les pourchasser, les condamner, les maltraiter, nous perdons notre âme. Les Roms s’excluent en réaction au traitement que nous leur faisons subir, mais nous nous excluons aussi nous-mêmes d’une société qui se voudrait vivable.

À en croire Emmanuel Levinas, c’est le regard que l’autre porte sur moi et la responsabilité de l’autre que j’assume qui sont au cœur de mon être.
À en croire Jésus-Christ, le salut est pour tous, et bien souvent c’est par son regard qu’il a exprimé cette annonce.
Il semble qu’alors nous soyons bien loin de ce qui fonde notre humanité ou notre foi.

Marc Durand

Publié dans DOSSIER EXCLUS

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