Le double paradoxe de la prison

Publié le par Garrigues et Sentiers

Il n’existe pas de place théorique satisfaisante pour la prison, elle est partagée entre deux vocations contradictoires : exclure, réinsérer. Dès son origine, elle a été perçue comme étant à réformer, preuve qu’elle ne marchait pas, et nous ne sommes jamais sortis de cette perplexité. En sa naissance révolutionnaire de 1791 elle était pourtant assez claire : remplacer la multitude des peines effarantes de l’Ancien Régime par une peine de référence unique, aussi peu cruelle que possible et qui permette l’amendement de ceux qu’on enfermait. Il y a ainsi, en arrière plan plus ou moins explicite, trois « évidences » qui balisent le champ : d’abord la prison n’est pas, ne se veut pas un châtiment corporel qui s’apparente à la torture ou au supplice ; ensuite, elle n’est pas la peine de mort autrement dit, dans l’échelle des peines, elle n’était pas la plus sévère ; enfin, et c’est son caractère positif, elle se veut rationnelle : la personne condamnée a mal usé de sa liberté, celle-ci lui est retirée : qu’elle médite sur ce qu’elle a fait dans un espace qui s’apparente jusque dans le vocabulaire à une cellule de moine. Exclusion la prison ? Point, elle est au fond pensée sur le modèle du couvent où assurer une pénitence rédemptrice. Non pas tant une exclusion donc, qu’un retrait du monde pour expier les fautes qui y ont été commises.

Mais la prison n’a jamais fonctionné, de près comme de loin, en conformité avec l’idée qui lui a donné naissance. Elle a été utilisée avant tout en machine de guerre non pas tant contre la délinquance que contre les délinquants ou plutôt contre les criminels nés chers non seulement à Cesare Lombroso mais à pratiquement tout le corps médical s’intéressant à la criminalité à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. La théorie alors la plus répandue était « scientifique » à souhait : il y a parmi nous des hommes ayant échappé aux lois de l’évolution qui ont pourtant engendré cette merveille qu’est l’homme occidental éduqué ; il y a parmi nous des hommes préhistoriques qui ne peuvent pas faire autrement que de se comporter sauvagement. Or on peut les repérer à partir des caractères anthropométriques archaïques qu’ils présentent. Magnifique exemple d’épistémologie fourvoyée par l’idéologie, une enquête est alors menée dans les prisons et la corrélation entre les caractères archaïques du crâne (arcades sourcilières proéminentes, petit front fuyant, mâchoire disproportionnée) et la population carcérale se révèle incontestablement et fortement positive. Tout commande donc à ce que, pour leur bien même, on les enferme loin de nous. La prison modèle même de l’exclusion. Nous sommes sortis de ces naïvetés, mais nous ne sommes pas parvenus pour autant à faire beaucoup mieux. La création naguère d’une mesure comme la réclusion de sûreté retenant incarcérées des personnes ayant achevé leur peine sous prétexte qu’elles étaient encore dangereuses participait bien du même esprit à la fois scientiste (on présuppose la capacité à expertiser la dangerosité) et répressif (tenez éloignés de nous ces monstres et ces prédateurs).

Un objet hérité de l’histoire

Que nous ne disposions d’aucune théorie assignant à la prison sa fonction comme nous disposons d’une théorie capable de dire, par exemple, ce qu’est la loi fait de la prison un objet que nous avons hérité de l’histoire, qui est là, sans autre justification que son existence – doublée de l’impossibilité de la supprimer puisqu’il faut bien un châtiment, nulle société n’étant capable de vivre sans système pénal, et la nôtre répugnant de tout son être à inventer de nouvelles peines1. Comme le notait déjà Michel Foucault2, nous voulons bien soigner, nous voulons bien éduquer – mais nous ne voulons plus punir. Alors, comme il faut bien le faire, va pour la prison, puisqu’elle est là, mais nous la réinterpréterons sans cesse comme un moyen d’insertion, tantôt sur le modèle de l’école, tantôt sur le modèle de l’hôpital, nous masquant ainsi ce que nous faisons en fait : exclure, châtier, neutraliser. Et comme cela ne marche pas bien (nothing works « rien ne marche » disent les anglo-saxons à propos d’elle) on n’en déduira pas qu’il y a une erreur d’interprétation mais on incriminera le manque de moyens, la nécessité de construire de nouveaux établissements afin de réduire la surpopulation carcérale qui rend impossible toute action cohérente, renvoyant ainsi à des temps meilleurs la possibilité d’avoir une prison efficace. Le projet d’exclure et celui d’inclure se sont donc toujours combattus, sans jamais pouvoir parvenir à clarifier leur propres fondements – pire, chacun des deux porte en fait l’autre en son sein, l’exclusion ne pouvant s’empêcher de penser aussi à l’amendement du criminel ; le souci d’insérer ou de réinsérer dans la Cité quant à lui n’oubliant jamais de se justifier devant l’opinion publique qui l’accuse de laxisme en rappelant combien est pénible la vie carcérale. Dans le vide ainsi béant que faire ? Rien, si ce n’est améliorer la prison autant que faire se peut, l’humaniser. Cette humanisation incontestable (mais toujours mise à mal par la surpopulation) faute de clarification théorique, ne parvient pas à se hausser plus haut que le cercle constitué par une sanction pénale qui ne peut pas produire sa justification et se dissimule donc en projet pédagogique.

Un instrument d’exclusion

La prison exclut, c’est une évidence. Elle opère avec une violence inouïe la rupture totale de tous les liens sociaux. Elle affecte non seulement les personnes incarcérées, mais aussi leurs proches en particulier les membres de la famille. Elle contraint de vivre dans un nouvel environnement qui ne rappelle en rien ce qui se passe à l’extérieur, extérieur qui devient l’objet d’une angoisse perpétuelle puisque les informations le concernant sont rares et que pourtant toutes les échéances continuent à courir, depuis le loyer de l’appartement jusqu’à la vie scolaire des enfants, en passant par la préparation du procès dans le cas d’une détention provisoire. Toute la réalité se trouve affectée par ce changement radical, les sons (la prison est extrêmement bruyante, avec le bruit des serrures, le claquement des portes, les cris), les odeurs, la vue elle-même, constamment bridée, en particulier dans les nouveaux établissement avec la mise en place des caillebotis devant les fenêtres afin d’empêcher les yoyos, ce système de transmission d’objets d’une cellule à une autre par la médiation de ficelles, les goûts (il y a d’intéressantes brochures de cuisine carcérale conçues par les personnes détenues assez ingénieuses pour préparer les aliments avec des moyens de fortune). Mais peut-être cette transformation affecte-t-elle avant tout le rapport au temps. Il ne coule plus, il devient extrêmement lent, du moins au début et vers la fin de la détention, pour le reste il est répétitif au point qu’il en devient totalement irréel, une seule énorme journée statique et vous en êtes au matin, ou à l’heure des repas, ou le soir, mais peu importe puisque c’est toujours la même journée. Plus aucune initiative n’est à prendre, votre vie est fragmentée et soumise aux ordres des surveillants, la moindre initiative demande d’écrire et d’attendre la réponse sans savoir si elle viendra un jour, ni si elle sera favorable ou défavorable. Et pour ceux qui purgent une longue peine, une autre préoccupation se fait jour : l’âge. Qui serai-je quand je sortirai ? Un vieux ? Encore un adulte avec un corps ayant à peu près gardé son intégrité ? Les peines sont prononcées en terme de quantum, de longueur de temps. Mais ce n’est pas cela qui est vécu dans la réalité, bien plutôt une ablation d’une partie de la vie. Celui qui a passé vingt ans en prison entre trente et cinquante ans a été privé de l’essentiel de ce qui constitue une vie professionnelle active, par exemple. La prison se donne comme une parenthèse, un temps vide et mort. Toute la question semble se résumer alors en ces termes : que faire de ce temps, comment le rendre utile, comment lui donner un sens, de sorte qu’en sortant de prison ce ne soit plus l’exclusion mais au contraire l’insertion qui soit au rendez-vous ?

Premier paradoxe : ce qui mène à la prison n’est pas tant l’exclusion qu’une série d’inclusions

Malgré son apparente évidence, cette question est pourtant mal posée. Elle ne correspond pas, ou elle ne correspond que partiellement à ce qui se joue dans la vie des personnes condamnées à des peines de prison ferme. Tout est vrai dans la description qu’il est possible de donner de la rupture constituée par l’enfermement, certes, mais elle fait l’impasse sur deux aspects pourtant décisifs.

Le premier est de ne pas tenir compte de la vie concrète et effective de ceux qui se retrouvent en prison. Ils appartiennent, dans leur immense majorité, à ceux que nous appelons les exclus. Cela commence très tôt, dans leur scolarité, dans les quartiers qu’ils habitent, dans l’accès aux circuits normaux ou considérés comme tels permettant d’accéder à l’argent. Assez souvent, même, ils viennent de la rue et y retourneront à leur sortie de prison. On a tout dit sur les prisons de la misère et leur étonnante capacité de gérer la population menaçante des pauvres. Mais si être pauvre c’est en effet être exclu de beaucoup de choses, ce n’est qu’à nos yeux à nous, les « riches », que leur situation s’appelle « exclusion » ; ce qu’ils vivent est au contraire une série d’enfermements, une série d’inclusions dans le monde des cancres, des confinés dans leurs banlieues, des membres d’une bande, des destinataires des lettres recommandées et des visites d’huissier. La rue est aussi un espace d’inclusion, avec par exemple la nécessité de ne dormir que le jour, la nuit étant trop dangereuse, de ne se risquer que dans des territoires disponibles. Être exclu bancaire ne vous donne pas du tout l’impression d’avoir été exclu, mais tout à l’inverse, d’être à l’étroit, serré de près et comme étouffé.

Si bien que celui qui se retrouve à la fin dans les neuf mètres carrés d’une cellule, et encore heureux s’il ne doit pas la partager avec d’autres, n’éprouve pas la rupture carcérale sur le mode de l’exclusion, mais comme la continuité logique de ce qu’il a vécu jusque là, un enfermement de plus et rien d’autre. Ce qu’il demande de tout son être et de toute son énergie quand il lui en reste encore, c’est de sortir, de s’échapper, de s’évader. Toutes les personnes qu’il rencontrent et qui travaillent à sa réinsertion future, les conseillers d’insertion et de probation, les psychologues et les travailleurs sociaux sont perçus encore par lui comme des agents d’insertion précisément, c’est-à-dire d’enfermement dans des voies qu’il n’a pas choisies mais qu’on lui propose « pour son bien » en échange de son obéissance et/ou de sa ruse (il y a de vrais professionnels de la réponse satisfaisante aux tests d’aptitude).

C’est là le premier paradoxe de la prison sur lequel je voudrais insister : elle marque un itinéraire d’emboîtements et non de mise dehors. C’est important, parce que cela permet de s’adresser aux personnes incarcérées sans trop se tromper sur qui elles sont. En particulier, elles ne sont pas elles-mêmes privées de repères, mais au contraire comme saturées par un savoir complexe de réalités dont nous ignorons sinon tout, du moins beaucoup. L’exclusion n’est que la surface d’une réalité autrement profonde et qui est faite d’inclusions, inscrites les unes dans les autres, douloureuses, mais génératrices aussi d’un savoir, d’une hyperlucidité qui interdit toute approche de l’autre qui n’en tienne pas compte et s’arrête à l’apparence de la déstructuration (certes réelle), de la violence et  de la grossièreté (certes toujours prêtes à se frayer un chemin pour briser l’enfermement).

Second paradoxe : c’est dans la prison qu’il s’agit d’insérer

Le second aspect oublié par une description de la prison en termes d’exclusion, le second paradoxe, découle directement de là. Non, la prison n’est pas un moment privé de relations sociales. Au contraire, ce n’est pas le vide que rencontre le prisonnier mais le plein d’un monde saturé de codes, qui a son vocabulaire et sa syntaxe propres, ses hiérarchies internes (des grands caïds aux malheureux pointeurs3), ses stratégies multiples et complexes (par exemple se débrouiller pour paraître familier d’un grand caïd afin de grimper dans la hiérarchie et obtenir ainsi de multiples avantages ; ou encore mener constamment un double jeu, déstructurant à l’extrême d’ailleurs, qui permet de paraître à la fois, au même moment, rebelle aux yeux des codétenus et soumis à ceux des surveillants ; ou encore savoir monter une cabale contre ses ennemis4). La prison ne se caractérise pas d’abord par l’exclusion, mais par l’insertion dans des relations que l’on peut juger néfastes et dramatiques – mais qui n’en existent pas moins très fortement. Là encore on ne peut à aucun degré faire comme si elles n’existaient pas et ce sera à partir d’elles et seulement à partir d’elles que quelque chose pourra être tenté non pas donc pour insérer, mais au contraire, pour dégager, mettre au large, les personnes détenues ; ce qui ne pourra, certes, se faire qu’en les insérant tout autrement. Et c’est là où le véritable enjeu se fait jour : si vous tentez de penser la prison en fonction de l’utilité qu’elle peut avoir, ne pensez pas à la sortie, mais à la vie effective qui se déroule dans ses murs. Cette vie, que pensez-vous qu’elle devrait être ? mais posez-vous la question comme si la sortie ne devait jamais avoir lieu. Car c’est un principe fondamental de toute expérience : seul celui qui a vécu en plénitude un présent peut affronter et vivre bien le futur sur lequel il débouche. Seul celui qui s’est intéressé à ses études aura été bien préparé pour le métier qu’elles préparent – mieux en tout cas que celui qui ne les considère que comme un moyen déjà méprisé pour parvenir à ses fins. Ou encore seul celui qui aura pleinement vécu sa vie au présent sera peut-être capable de mourir. C’est la qualité de ce que nous vivons ici et maintenant qui permet de vivre autre chose. Seul, enfin et pour revenir à notre sujet, celui qui aura bien vécu en prison pourra la quitter et ne plus y revenir. C’est, je crois, l’hypothèse qu’il faut risquer.

Tout ce qui permet l’appropriation du temps et de l’espace dans l’univers clos de la prison va dans le sens qui convient. Cela ne signifie évidemment pas que la prison ne doive pas s’ouvrir sur l’extérieur. La possibilité de pouvoir entrer et sortir d’un lieu fait partie des modes d’appropriation de ce lieu. J’ai rencontré au moins une directrice d’établissement pénitentiaire d’accord avec cette idée, bien plus subversive qu’on pourrait croire. Comme elle disait qu’elle répondait favorablement à toute initiative permettant aux personnes détenues d’habiter l’espace carcéral – ainsi la création d’un jardin dans l’enceinte de la prison – je lui ai demandé si elle considérait l’évasion comme un mode d’appropriation : « Mais bien sûr ! » m’a-t-elle répondu, « Au moins le regard de celui qui veut s’évader ose-t-il aller dans tous les recoins de sa cellule ! »

Aimer la prison

La prise de conscience la plus forte que je connaisse de cette réalité se trouve dans un texte tout à fait étonnant d’une ancienne détenue, Brigitte Brami. Il est à prendre avec le plus grand sérieux et me servira pour conclure. « Détester la prison n’a pas suffi à la faire disparaître, je pense qu’il est paradoxalement nécessaire de l’aimer pour la rendre caduque » et elle ajoute : « Posons la possibilité du bonheur comme un acte politique ; un devoir contre le pouvoir pervers de la domination. Dénaturons donc la détention. Faisons ce travail de sape-là. Que chaque détenue détourne à son profit tout acte délétère que lui inflige la prison, qu’elle le torde, le façonne à sa manière, et qu’elle construise son édifice personnel. Parvenir à aimer la prison : c’est cette subversion-là que je défends. Être heureuse en étant incarcérée est la seule résistance possible face au pouvoir institutionnel. »5 Ce serait le pire contresens que de lire ces lignes en y voyant une apologie des prisons dites quatre étoiles. Ce qui se profile au contraire derrière ces mots est bien de l’ordre de l’affrontement et du conflit, mais comme transfigurés par une approche qui retourne terme à terme ce qui semble aller de soi. La prison est ce qu’elle est, une formidable contrainte et ceux qui s’y trouvent lui sont soumis, cela appartient à son essence. Il n’est pas non plus question de demander aux personnes condamnées d’adhérer à la peine qu’on leur inflige, cela relève de leur for intérieur inaccessible et c’est à elles seules d’en décider. En revanche on peut concevoir la prison comme, je n’ai pas trouvé de meilleurs termes, un lieu de liberté sous pression. Elle demanderait d’immenses qualités chez ceux qui en constituent les cadres, en particulier les surveillants, puisque elle exige qu’on mette en face des personnes incarcérées, en particulier de celles qui ont été condamnées, de très grands professionnels capables d’entendre et de répondre à ce qui, en chacun et jusque dans ses délits et ses crimes, cherche passage pour se transformer en capacité de vivre.

Alain Cugno

1 – Une nouvelle sanction cependant a vu le jour avec la dernière loi pénitentiaire, la contrainte pénale, faites d’interdits et d’obligations entièrement exécutée dans la communauté civile libre. Conçue pour l’essentiel par le démographe Pierre-Victor Tournier, elle permettra peut-être de donner à la prison son statut de peine de dernier recours, qu’elle avait, certes, théoriquement depuis l’abolition de la peine de mort, mais qui demeurait ambigu puisqu’il n’y avait pas de peine inférieure à elle autre que la peine « faible » de l’amende.
2 – Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
3 – Les délinquants sexuels, comme on sait, dans l’argot des prisons.
4 – Cela s’appelle faire un travail dans le même argot. Il peut d’ailleurs être mis en œuvre par l’administration pénitentiaire elle-même pour déstabiliser une trop forte tête.
5 – Brigitte Brami, La prison ruinée, Indigène éditions, 2011, p. 27-28.

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