Quitter le dieu de nos clôtures…

Publié le par Garrigues et Sentiers

… pour Celui qui ouvre les chemins de la vie

Le petit livre de la théologienne protestante Marion Muller-Colard illustre le cœur de l’aventure chrétienne : quitter les idoles pour aller vers ce qu’elle appelle « L’Autre Dieu »1. Son itinéraire est celui d’une double traversée : celle de son angoisse de mère au chevet d’un de ses enfants gravement malade et celle de ses rencontres de pasteur en milieu hospitalier. Dans ces situations où s’expriment la plainte, l’absurde et la souffrance elle trouve dans le livre de Job un compagnon de route qui l’amène à « reconnaître ses amis à ce qu’ils savent supporter la présence palpable du malheur, sans fuir ni ouvrir la bouche en vaines consolations. À cela reconnaît-on peut-être aussi un bon aumônier »2.

Face à la vanité de toutes les théories, fussent-elles théologiques, pour « expliquer » la mort et la souffrance et le malheur, Marion Muller-Colard se reconnaît « agnostique » : « Pourquoi me définir comme agnostique ? Parce que je crois en Dieu, mais je sonde chaque jour un peu plus à quel point je n’ai pas la connaissance de ce Dieu en qui je crois. Et grande sera ma surprise, j’en suis sûre, s’il m’est donné un jour de voir se démêler sous mes yeux la part de Dieu et la part du Diable »3. Cette réflexion me paraît capitale. Être « croyant », ce n’est pas être « savant » et détenir une gnose réservée à des initiés. La vanité des discours des amis de Job est de croire qu’ils détiennent un système d’explication. « Les amis discourent, Job parle. Il parle à tâtons, il ose purger sa rage. Les discours proclament un savoir, la parole raconte un désir. Les discours affirment qu’ils ont trouvé, la parole dit qu’elle cherche – quand bien même elle ne saurait nommer l’objet de sa quête »4.

Théologienne et pasteur, Marion Muller-Colard se veut d’abord à l’écoute. Face à la plainte d’une vieille femme en fauteuil roulant, elle constate qu’elle ne peut se contenter de « poser un petit pansement d’espérance. Prise au piège, j’ai glissé ma main dans la poche de ma blouse, j’ai resserré mes doigts sur ma Bible, comme prête à dégainer. Si je ressortais avec un verset-pommade, la Plainte me sauterait à la gorge »5. Au lieu de cela, elle lui lit la plainte de Job qui maudit le jour où il est né 6. Job lui apprend cette vérité essentielle lorsqu’on rencontre la souffrance : « l’impuissance ne supporte aucune recette ».

Le fonds de commerce des religions est trop souvent l’exploitation de la culpabilité et le recours à une pensée magique pour fuir nos responsabilités d’êtres vivants dans ce qu’elle appelle : « mon petit négoce intérieur qui n’en finira jamais tout à fait de marchander avec un Dieu imaginaire »7. La route est longue depuis les dieux-idoles qui justifient nos peurs et nos enfermements vers Celui qui nous invite à assumer le courage de vivre et d’aimer, « ce Dieu, écrit-elle, que je renonce à emprisonner dans mes théologies. Et je lui rends grâce aujourd’hui d’avoir ouvert à tous les vents l’enclos de ma vie – de m’avoir fait prendre le risque de vivre »8.

Bernard Ginisty

1 – Marion Muller-Colard : L’autre Dieu. La Plainte, la Menace et la Grâce, éditions Labor et Fides, 2015, 110 pages, 14 euros. Cet ouvrage a reçu les Prix 2015 Spiritualités d’Aujourd’hui et Écritures & Spiritualités
2 – Id. page 64
3 – Id. pages 44-45
4 – Id. page 75
5 – Id. page 14
6 – Livre de Job, 3, 3-10
7 – Marion Muller-Colard : op.cit. page 93
8 – Id. page 110

Publié dans Signes des temps

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Commenter cet article

Kaufmann Robert 12/09/2015 20:56

Bel exercice d'honnêteté intellectuelle et morale !
RK

Brackman 12/09/2015 19:17

Cette lecture amène à d'excellentes réflexions, le livre doit être très intéressant à lire