Judas et la lumière du péché

Publié le par Garrigues et Sentiers

Quelle satisfaction pour l’esprit que cette succession sur Garrigues et Sentiers de trois articles qui s’enchaînent sur deux sujets indissociables : Judas et le péché dit originel !

Le texte de René Guyon est lumineux parce qu’il procède de la construction/déconstruction midrashique, d’une mise en miroir opérée entre les deux Testaments. Mise en miroir qui a toujours pour fin de dégager la conception textuelle de ce qui la vole, et pour les Écritures chrétiennes de tenter de les lire en traversant la masse des sédiments déposés dès les premiers et au fil des siècles – erreurs comprises.

Une mise en miroir qui se légitime de ce que l’appareil des écrits ne vient pas décrire et raconter mais signifier, et qu’il ne se lit dans ce qui fait sa vocation qu’à la mesure des correspondances et des combinaisons qui s’y découvrent. Exercice qui est la respiration même du judaïsme et qui, appliqué aux Évangiles, suppose l’acceptation préalable de leur nature d‘œuvre humaine – la part étant faite aux lueurs que l’Esprit a probablement dispensées dans le cours de leur complexe et incertaine élaboration.

Acceptation, d’abord…
- de ce que les témoignages oraux, après avoir été transcrits, ont été copiés, ajustés, de nombreuse fois recopiés – scribes et autres copistes n’hésitant sans doute pas à y inclure leur ajouts personnels pour conforter telle lecture interprétative qu’ils jugeaient la plus pertinente et la plus juste.
- de ce que, comme c’est le cas pour toute pièce léguée par l’histoire lointaine, les premiers textes configurés, traduits (?), réagencés entre eux (pour les synoptiques), ont été encore manipulés, révisés, voire amendés avant que la détermination – hasardeuse ? – de ce qui devait être tenu pour canonique et de ce qui ne pouvait être regardé comme tel et fut arrêté.

Mais surtout acceptation ou reconnaissance – ce qui nous replace au cœur de lecture midrashique de René Guyon – d’un constat essentiel : dans le nombre des intervenants qui ont concouru à l’édification des ces œuvres composites, sur deux ou trois générations de disciples, plus de trente ans après les faits et jusqu’à plus de soixante-dix ans après eux, l’immense majorité, sinon la totalité, étaient à coup sûr des juifs – juifs ‘’de souche’’ ou juifs convertis issus du vaste essor du prosélytisme juif dans le monde hellénisé – et non moins certainement, pour la plupart d’entre eux et d’abord pour les plus investis dans la conception des écrits évangéliques, des judéo-chrétiens très instruits des textes hébraïques, sinon même experts en ceux-ci.

En considérant cet ancrage intellectuel, on mesure la déperdition de sens qui dans l’appréhension du contenu textuel des Évangiles, découle de tout éloignement de la pensée juive contemporaine de leur rédaction, de toute perte d’intimité avec cette pensée, de toute occultation de l’attraction du corpus hébraïque qui s’imprime dans chaque apparence de relation factuelle des actes et des paroles prêtés au Messie !

Oui, c’est bien en se référant à ce qui fait du Second Testament une « écriture juive » que le texte de René Guyon réinstalle le personnage de Judas à la seule place où la signification de son rôle saurait être valablement interrogée.

Le parallèle s’impose, dans la démarche midrashique et dans sa pénétration, avec l’essai de Sandrick Le Maguer « Portrait d’Israël en jeune fille - Genèse de Marie » (Gallimard, collection L’INFINI, 2008), ouvrage qui offre une interprétation à la fois passionnante et libératrice du personnage de Marie dans les Évangiles : libératrice des déviations et des emprunts à travers lesquels le monothéisme chrétien a tant concédé aux cultes archaïques de la déesse-mère et qui auraient pu l’entraîner, l’Esprit n’y eût certainement veillé, jusqu’à la proclamation d’une Marie « Co-rédemptrice », négation irréparable du dessein de l’Incarnation.

« Intellectuellement, nous sommes tous des sémites ». Déclaration en son temps méritoire, mais aussi observation d’une évidence qui dans sa formulation rendait faiblement compte de la vraie nature de la filiation entre Israël et le monde chrétien. Qu’on permette à celui qui n’est pas juif, mais dont les origines parcourent le judaïsme, de considérer que la proclamation de cette filiation trouve la plénitude de son expression dans la scène que l’évangile-Jean place au pied de la crucifixion : au-delà de l’injonction croisée à la mère et au disciple – « Voici ton fils »… « Voici ta mère » – la notation « Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui » marque que les deux Alliances habitent la même histoire de l’accomplissement du salut. Non que la seconde capte la première, se l’approprie, et encore moins se substitue à celle sur laquelle elle fait souche. Mais que l’Alliance où le Verbe s’est fait chair insère celle qui va naître de la première victoire sur la mort, l’insertion étant réciproque dans le dessein de la transcendance. Entre les deux personnages désignés et non nommés auxquels s’adresse le dernier acte d’enseignement du Messie, que percevoir d’autre que l’acte conclusif du parcours du Fils de l’Homme signifiant que le lien entre les deux peuples élus, le peuple du non-sacrifice d’Isaac et le peuple de la non-mort du Christ, est celui d’une vocation spirituelle commune qui sera partagée pour tout le parcours à venir de la Création ? 1.

Communion, et non coexistence, au sein de ce même projet de la transcendance, impliquant la mise en communauté et l’agrégation des témoignages confiés à chacune des Alliances – avec ce que cela appelle d’échanges dans les cheminements parallèles de l’intelligence de la foi.

Des cheminements qu’emprunte cette sorte d’acculturation ou de conversion chrétienne du midrash à laquelle s’emploie René Guyon dans ce bel exercice qui donne à voir ce qui de la lettre, ramenée à une autre lettre, peut jaillir d’entendement et d’esprit.

Demeure l’objection qu’en réponse à son texte lui adresse Pierre Locher dans son article, récusant un Judas « créé par Dieu pour faire advenir le Royaume ». Un Judas dont « (la) mission était comparable à celle de Juda fils de Jacob qui a permis par sa méchanceté apparente (vendre Joseph) le salut des Hébreux (par le même Joseph) ».

Objection portée par cette interpellation : « Le destin de Jésus de Nazareth était-il scellé d'avance ? Était-il écrit qu'il croiserait le chemin de Judas ? ». Et qui ouvre sur le débat peut-être le plus fondamental : rien moins que la question du mal au sein de la Révélation messianique.

Or, la confrontation des deux thèses ne laisse-t-elle pas sur le sentiment que notre entendement peine autant à cerner les termes et les incidences de cette question, qui est bien en même temps celle de la liberté face au mal, que sa faculté d’en discerner la réponse est contrainte ?

Une conviction émerge cependant de cette confrontation : rien ne saurait venir accréditer l’idée d’une prédestination d’aucun des protagonistes – la prédestination ne contient-elle pas en effet dans son principe la négation simultanée de l’amour de Dieu pour ses créatures et du don fait à celles-ci en ce qu’elles sont « appelé(e)s à la liberté » ; une double négation où pourrait se découvrir le véritable « péché contre l’esprit ».

Pour suivre un raisonnement à peu près de même type que celui qu’épouserait une restitution historique, la contradiction ne serait-elle pas finalement qu’apparente ?

Entendons par là un raisonnement qui tiendrait que Judas a été celui par qui le mal est passé et par qui il a agi – ne faut-il pas très ordinairement au mal un truchement humain ? – et que le Fils de l’Homme aurait été trahi et livré par toute autre entremise. Et que le récit évangélique, sa reconstitution/reconstruction, se sont ensuite bâtis, en leur temps, dans la mise en miroir du factuel et des personnages avec le corpus hébraïque existant suivant un procédé de narration propre à ce corpus – procédé tout particulièrement présent dans la restitution du cours de la Passion et de la Résurrection.

Que Judas eût ou non compté au nombre des Douze, l’Incarnation contenait au reste en elle la mort de l’Incarné, la chair en laquelle le Verbe avait pris corps et nature d’homme étant pleinement chair d’homme et comme telle vouée à mourir. Une autre acception de l’Incarnation aurait-elle permis de mettre en lumière la victoire sur la mort du Fils de l’Homme, signifiant que la même victoire était promise à l’humanité entière 2 ?

S’ajoutant au « dé-noircissement » du personnage (noircissement qui appartient au registre polémique des évangélistes comme leurs dénonciations de leurs concurrents Juifs tous partis confondus) pour lequel plaide René Guyon, la négation de la prédestination de Judas, au profit de la distribution des rôles qui lui attribue a posteriori de représenter le reflet du personnage de « Juda fils de Jacob », concourt à invalider l’ingénierie doloriste qui a si puissamment ancré la représentation sacrificielle de l’achèvement du parcours messianique. C’est le grand mérite de la réaction de Pierre Locher d’étayer cette invalidation en récusant l’idée d’un Judas « programmé » pour se vendre aux gens du Temple et conformé à cette fin suivant un projet divin qui voulait voir « Jésus (…) racheter la faute d'Adam’ par son sacrifice sur la croix ». Récusation qui participe ainsi de la réfutation du schéma ou du système théologique qui ne s’arrête pas à ce que dans l’Écriture un Père ne sacrifie jamais son fils – et Dieu pas plus qu’Abraham – et qui prive le dessein de l’Incarnation de la dimension que lui donne un Messie qui « vient réaliser pleinement l'homme espéré de tous temps dès les premiers chapitres de la Genèse, l'homme à l'image et à la ressemblance du Créateur ».

En revanche, la sommation initiale de Pierre Locher – « Je m’étonne de l’importance de Judas ! » – a beaucoup pour surprendre, de même que l’interrogation qu’il se fait ensuite à lui-même : « Pourquoi Judas m'intéresse-t-il si peu ? ».

La personne de Judas n’apparaît-elle pas, parmi toutes celles qui confrontent le Verbe incarné à la présence du mal – aveugles, paralytiques, femme adultère, possédées… – comme la plus exemplairement figurative ? Personnage réel ou allégorique, sa place dans l’Évangile serait mineure et presque anecdotique – à peine plus que celle d’un figurant – s’il lui avait seulement été imparti de perpétrer la médiocre trahison qui conduit le Fils de l’Homme au supplice, et de la commettre pour que s’accomplisse l’histoire déjà écrite de l’expiation et de la réparation d’une faute extraordinairement lointaine imputée à l’humanité toute entière. En revanche, le traître-Judas est au cœur de l’histoire messianique si l’Incarnation se lit comme un partage voulu de la souffrance qu’endure le monde sous l’emprise du mal, et si son projet est bien que le Christ accomplisse ce partage jusqu’aux limites extrêmes de l’affliction et de la douleur des hommes (ce qui excluait qu’il mourût de mort naturelle) : dès lors c’est bien Judas qui au moment capital, celui où le Christ est livré, incarne la prégnance du mal et sa capacité à déterminer les actes et les faits de ce monde, ou à les détourner en œuvre de mort.

Qu’il soit, à ce moment-là, à la fois le passeur et le condensé du mal éclaire l’acharnement que mettent les évangélistes à nourrir le réquisitoire qu’ils dressent contre lui. Et explique qu’il lui soit attribué d’avoir été celui des disciples qui était chargé des affaires d’argent (et, pour en rajouter une couche, un préposé indélicat).

Si « la (…) lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme (…) est venue chez les siens, et (si) les siens ne l’ont point reçue », la première place dans ce rejet de l’Esprit est bien occupée par Judas en ce que le Messie, qui l’avait élu au nombre des Apôtres, n’avait personne de plus proche, de plus intime, parmi tous ceux qui ont fait barrage à sa Parole et en ce qu’Il a pu voir en lui l’instrument de la mise en route du processus de sa mise à mort.

Constat qui laisse bien sûr entière l’interrogation déjà esquissée : d’où le mal « co-acteur » de la Révélation messianique, somme des forces qui rendent irrecevable in illo tempore la prédication du Messie, tient-il sa puissance – autrement dit, à quelle source s’est-il formé ? Pas davantage que les autres personnages qui ne veulent pas reconnaître la lumière venue parmi eux et concourent à maintenir en son état « le monde (qui) ne l’a point connue », Judas, porteur de ce mal, n’est en effet l’objet d’une malédiction ou d’un sort tels ceux jetés sur les héros de la mythologie grecque, et on a récusé l’idée d’une prédestination cruelle qui l’aurait voué à croiser le chemin du Fils de l’Homme pour livrer celui-ci à ses ennemis après l’avoir renié pour s’être mépris sur sa mission.

Une interrogation qui trouve, en deux temps, sa réplique dans le troisième article paru sur Garrigues et Sentiers : « Ève et le péché premier » d’Antoine Nouis. Réplique qu’active l’aperçu proposé par son introduction sur le rejet du péché originel que contient le dernier livre de Lytta Basset.

Un rejet qui impute à cette explication de l’existence du mal de culpabiliser l’humanité – c’est à peu de choses près le résumé qu’en donne d’Antoine Nouis – en la chargeant d’une noirceur congénitale résultant de la faute d’Adam et Ève et en la condamnant à transmettre de génération en génération la marque de cette souillure.

Double transmission dont on ne voit pas comment elle serait conciliable avec la perception d’un Dieu créateur par amour.

C’est avec une gratitude jubilatoire qu’est reçue toute lueur qui vient traverser les représentations de la foi qui n’ont pour elles que d’être multiséculaires, les démonstrations théologiques figées et la dogmatique poussiéreuse et paresseuse qui les entoure. En l’espèce, la négation du péché héréditaire apporte une lueur essentielle qui ouvre au libre parcours de la pensée l’intellection du mal agissant dans le temps messianique et qui dégage la conduite de Judas, sa révolte contre le Fils de l’Homme et sa trahison, de toute fatalité issue de la Chute décrite par la Genèse.

L'infirmation de la pénalisation générique qui aurait sanctionné le péché premier inclut toutefois une question préalable : à quoi l’invention de ce péché et de cette pénalisation a-t-elle tenu ?

En tant que lecteur convaincu de Shlomo Sand 3, on risquera l’hypothèse que le concept de péché originel a constitué la réponse à la contradiction qu’affrontait aux Ve et IVe siècles a.C.n. le monothéisme qui naissait du contact avec la civilisation perse : la spiritualité nouvelle qui se formait entre Babylone et Jérusalem avait à justifier la présence du mal, et de surcroît l’exposition à celui-ci du peuple appelé à accueillir le Dieu unique, puisque qu’elle se privait de la représentation dichotomique qui faisait la cohérence du dualisme zoroastrien. Quand Isaïe, qui vise le zoroastrisme, fait dire à YHWH s’adressant à Cyrus : « Je donne la prospérité, et je crée l’adversité. Moi, l’Éternel, je fais toutes ces choses », l’idée de la justice oblige à se demander en retour pourquoi cet Éternel, considérant les créatures humaines, entreprend de créer l’adversité et non pas seulement la prospérité. Une idée de la justice qui se trouve satisfaite dès lors que l’adversité, la souffrance et le mal viennent châtier une faute partagée depuis son origine par toute l’humanité.

Ne plus regarder autrement que comme l’un des mythes bibliques le Jardin d’Éden et le Fruit défendu, et ne plus lire l’arrêt de la Genèse condamnant Ève, Adam et toute leur descendance autrement qu’on le fait du récit de la création du monde en six jours, renvoie le mal a son mystère impénétrable – Dieu seul connaît le mauvais et le bon.

Impénétrabilité qui, comme pour tous les autres mystères de foi, se conjugue cependant avec l’injonction que fait l’Esprit – et qui passe sans doute et qui est entendue, quand elle l’est, par l’action d’une grâce particulière – de ne jamais cesser d’interroger le sens de ce qui nous restera inconnaissable jusqu’à ce que les temps soient accomplis. Un questionnement qui s’adresse à tout ce qui porte signification dans les Écritures en lien avec ce qu’elles ont par essence d’anhistorique : symboles, allégories métaphores, stratégies narratives, récits imaginaires ou imagés, prodiges incroyables, contradictions et redondances. Et qui, à part égale, s’attache à la combinaison des textes et des phrases, aux mots employés et jusqu’aux aux lettres elles-mêmes (via la gématrie 4).

La démonstration que développe l’article d’Antoine Nouis s’inscrit naturellement dans ce questionnement. Les commentaires qu’elle a suscités témoignent de ce qu’elle a de captivant et de stimulant 5. Le péché premier y devient bonne nouvelle, celle de l’appel à venir à une unification intérieure de chaque créature, et sa punition s’accompagne du don des tuniques de lumière en signe de bénédiction de l’humanité pour les défis qui l’attendent et dans sa participation à l’œuvre de création. Mais le plus décisif ne réside-t-il pas dans l’idée que le concept de péché premier porte en lui que « la réconciliation est à venir », réconciliation qui est la lumière du péché et qui vaut promesse d’une guérison du mal – i.e. d’un achèvement de la Création ? Promesse qui ramène à la personne de Judas : pour se demander, par delà à la genèse qu’on attribue au mal qui le dirige, si dans son crime ce qui peut se concevoir d’irrémissible - et pour autant que rien soit jamais irrémissible - n’est pas qu’il a trahi et monnayé le Messie mais qu’en allant se pendre, en ne se fiant pas à son repentir, il avait perdu l’espérance de la réconciliation.

Didier Levy - 22 août 2015

* – Les caractères gras ont été ajoutés par G&S.

1 – Interprétation qui dépasse le concept de deux Alliances - lequel laisse entendre qu’il existerait entre elles une distinction fondamentalement séparative, alors que l’ordre de la transcendance n’a aucune raison d’être binaire… N’est-on pas dans une représentation mieux appropriée, et d’abord parce qu’elle libère de toute chronologie (la mesure du temps est également une dimension propre au seul entendement humain), en concevant la cohabitation de la mère-Israël et du (des) disciple(s) du Christ sous la figure de deux familles d’instruments qui se répondent dans la même exécution orchestrale ?
2 – Insister ici sur cette victoire sur la mort du Fils de l’Homme étant aussi une façon de défendre de nouveau l’idée qu’une ‘’résurrection’’ du Fils de Dieu n’aurait aucun sens. Cf. à ce propos l’article de René Guyon « Cesse de me toucher ! » et les commentaires auxquels il a donné lieu.
3 – Voir « Comment le peuple juif fut inventé » (Fayard, 2008) et « Comment la terre d’Israël fut inventée » (Flammarion, 2012).
4 – En particulier par l’image de « faille originelle » que Philippe LECOQ apporte à la représentation de la source et de la nature du mal.
5 – (note de G&S) Cf. l’article Déchiffrons les lettres hébraïques…

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Guès Christiane 27/08/2015 09:22

Suite à mon dernier commentaire je disais que le deuxième testament est le miroir transcendant du premier. Mais j'ai remarqué ceci : presque la totalité des "Midrash" font état des valeurs du bien, du bon, de l'amour et du pardon, ces valeurs étant amplifiées, transcendées même des écrits du premier testament. Or un seul Midrash celui de Judas Iscariote relecture de Juda fils de Jacob n'aura pas la même fin. L'acte de Juda envers son frère Joseph se terminera par le pardon de Jacob. Mais l'acte de Judas Iscariote deviendra irrémissible et se terminera par sa condamnation.
Est-ce pour nous signifier qu'il y a une transcendance dans le mal mais que celle-ci est exceptionnelle? Il y a un esprit du mal dans le monde qui va à l'encontre de la vie. Il va comme Judas vers le meurtre, vers la mort sans pardon, vers la condamnation à perpétuité. Tout cela nous échappe beaucoup mais ce Midrash sur Judas reste unique dans sa finalité.

Guès Christiane 25/08/2015 16:46

Ce texte conforte dans l'idée qu'une Alliance ne va pas sans l'Autre, qu'il y a un lien indéfectible entre elles, la deuxième étant le miroir transcendant de la première.
On a longtemps cherché la signification de ces expressions étranges :"Femme voici ton fils" "Jean voici ta mère" sans s'apercevoir qu'il s'agissait d'un lien entre les deux alliances entre le premier et le second testament.
Or ce lien n'est pas seulement un rappel de mémoire du premier testament mais c'est un lien très fort dont il est nécessaire d'en vivre car il se situe au niveau de l'amour porté dans une famille.
Quels liens plus puissants d'affection que ceux unissant une mère à son fils?
Quel respect plus grand dû par un fils envers sa mère?
"A partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui". Le disciple signe ainsi le contrat établi entre le Judaïsme et le Christianisme naissant. Cette transmission à l'exemple d'un lien de famille passera inaperçue des siècles durant pour rejaillir de nos jours sous la plume de René Guyon dans la rubrique
d'une "Alliance à l'Autre" du blog de "Garrigues et Sentiers".
Nous ne sommes pas prédestinés, je ne crois pas. Il y a cependant un "hasard" des rencontres, ce hasard qu'Einstein qualifiait de "promenade incognito de Dieu". J'ai fait une démarche de foi vers l'âge de 17 ans à cause des questions posées par une jeune fille juive de mon âge avec laquelle j'avais sympathisé. Cette rencontre entre deux religions trouve aujourd'hui son dénouement, près de 60 ans après grâce à cette recherche des liens entre le 1er et le 2eme testament.
Christiane Guès

Pierre Locher 25/08/2015 16:41

Quelques tentatives d'éclaircissement...

Mon étonnement devant l'attention récente portée à Judas ne date pas d’aujourd’hui, mais remonte à la dernière traduction (2006) de «l'évangile de Judas » qui a fait noircir du papier dans les médias... Depuis ces années, une partie des chrétiens a tendance à faire sienne - sans même s'en rendre compte – les thèses très marquées par la gnose de cet évangile apocryphe. Pour faire bref, cet évangile présente Judas comme le sauveur de l'humanité du fait qu'en livrant Jésus à la mort, il révèle sa véritable nature divine cachée par son enveloppe corporelle (on est très loin du Verbe incarné et du Christ totalement homme de la révélation chrétienne).

En voulant se démarquer d'un certain anti-judaisme des générations précédentes, une partie des chrétiens a voulu – sans doute à juste titre – sortir Judas de « l'incarnation du mal », portrait outré qu'en avait fait certains, mais, allant plus loin, ils en sont venus à donner une place centrale à Judas dans ce qu'on appelle pompeusement « l'économie du salut » : Judas était sauveur au même titre que Jésus, il était envoyé par le Père au même titre que Jésus. On se rapprochait sans conteste de l'évangile de Judas. C'est de cette tendance que je fais plus que m'étonner, et certains commentaires parus dans G&S y ressemblent fortement. Bien évidemment, en opérant cette réhabilitation abusive, on s'épargne toute réflexion sur le mystère du mal qui est au cœur de cet épisode : « Judas créé par Dieu pour faire advenir le Royaume », on ne peut que lui en rendre grâce pour ce qui serait aujourd'hui considéré comme « complicité pour meurtre » . En paraphrasant Jean-Pierre Dupuy, aurions-nous oublié le mal ?

Plus préoccupante à mes yeux est la théologie qui sous-tend cette prédestination de Judas comme celle de Jésus. Jésus est-il né pour mourir sur une croix ? On peut toujours en débattre..., mais il me semble que Jean, dans son évangile, y apporte un début de réponse : « Je suis né et venu dans ce monde pour témoigner de la vérité »(Jn 18, 37), chemin différent d'une supposée prédestination à une mort ignominieuse. Comment le Dieu de la Bible, celui qui appelle à la liberté de l'homme, d'abord des Hébreux, puis du peuple d’Israël, et enfin de tous, hommes et femmes, juifs et grecs, esclaves et hommes libres, pourrait-il « programmer » la vie et la mort d'un Fils réduit à l'état de robot, même pour le salut de l'humanité ? L'homme Jésus dont la vie n'est que don, n'est-il pas l'homme libre par excellence ? Judas est-il « l'incarnation du mal », auquel cas il n'a effectivement plus le choix, il est prédestiné, ou bien Dieu l'a t-il créé libre de céder au mal...ou de lui résister ? La pensée d'une prédestination de Jésus comme celle de Judas nie la liberté de l'un et de l'autre, elle contredit la révélation d'un Dieu qui veut l'homme libre.

Quand je dis que Judas m’intéresse peu, je devrais nuancer : il ne m'intéresse pas plus qu’Ève face au serpent de la Genèse, et pas plus que Jésus face à Satan après ses 40 jours au désert (passage peu commenté dans les récentes contributions sur G&S). C'est, dans ces 3 histoires, toute la question du mal, qui, lorsqu'il est nié, nous revient en pleine figure. N'est-on pas devant une forme de négation du mal lorsqu'on rejette le fameux péché originel (qu'on l'appelle péché des origines, chute ou péché premier n'y change pas grand chose) ? Le débat ouvert par Antoine Nouis mérite de se prolonger, tant il y a de difficultés chez les chrétiens avec cette notion. J'y apporterai une première pierre invitant à poursuivre la réflexion et qui répond en partie à l'affirmation d'une « souillure congénitale » (diable, rien que çà !) : une lecture un peu rapide de la Genèse nous fait oublier que la bonté de l'origine de la création est antérieure et plus originelle que le péché ; le pouvoir de ne pas pécher est l'état originel de l'homme créé (cf. Bernard Sesboüé). A suivre...