Et vous, qui dites-vous que je suis ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Matthieu 16,15

Cette question posée par Jésus à ses disciples apparaît dans les trois évangiles synoptiques et ouvre un dialogue avec Pierre très important pour la compréhension du ministère de Jésus. Mais l’enjeu du débat n’apparaît pas clairement quand on lit le texte dans nos traductions où le sens originel des mots nous échappe partiellement. Il faut donc revenir aux trois langues concernées : hébreu, grec et français même si le dialogue s’est fait en araméen, très proche de l’hébreu.

1. Quelques repères linguistiques

Pierre répond à Jésus : « Tu es le Christ » ce qui nous parait presque un truisme tant l’expression Jésus-Christ est devenue courante dans Nouveau Testament (NT) et dans nos confessions de foi. Nous pourrions ainsi sans peine reprendre à notre compte cette réponse.

Le NT, écrit en grec, utilise ici l’expression christos qui est l’adjectif issu du verbe chrio signifiant enduire au sens propre et oindre au figuré. Dans notre contexte christos veut donc dire oint et certaines traductions détachées de la tradition chrétienne utilisent ce mot, malgré sa laideur phonétique. Cet adjectif peut être substantivé et la réponse de Pierre pourrait être « Tu es oint » ou « tu es l’Oint ». Le mot chrisma signifie à la fois l’onction et le produit qu’elle utilise qui dans la Bible hébraïque (BH) est décrit en détail.

Ces termes se retrouvent presque mot pour mot en hébreu. Dans cette langue les mots se construisent en général à partir d’une racine formée de trois consonnes et celle liée à l’onction est machakh. Le verbe associé veut encore dire enduire et oindre. Il a été repris dans l’hébreu moderne pour construire une variété de mots qui n’ont plus rien de biblique comme toutes les crèmes ou pommades. Le participe passif correspondant est machiakh qui veut donc dire oint et par extension messie. D’ailleurs ce mot français vient de l’hébreu mais il existe dans le NT grec sous la forme messias et dans la Vulgate latine sous la même forme (Jean 4,25).

Venons-en aux traductions. La BH a été traduite en grec et la traduction la plus courante est la Septante. On peut la consulter sur internet 1 ainsi que la BH 2 où le texte hébreu est non seulement vocalisé mais prononcé à haute voix et traduit. La constatation qui s’impose est que chaque fois que le mot machiakh apparaît il est traduit par christos. Cette remarque s’étend à la Vulgate 3 qui utilise alors le mot latinisé christus issu du grec alors qu’il existe déjà un mot latin pour dire oindre et onction. Le mot grec étant latinisé par Jérôme dans un texte devenu la Bible courante dans le christianisme occidental avant la Réforme, il devenait logique que le mot christus s’incruste dans les langues occidentales, devenant christ en français et restant christus en allemand. Ainsi le mot Messie associé à l’onction a peu à peu disparu du vocabulaire courant chrétien. Mais sans en avoir la certitude on peut penser que l’intention de Jérôme, traducteur de la Vulgate, était de confirmer le rejet par l’Église du judaïsme empreint de l’attente du Messie et de préciser que Jésus n’était pas le messie des chrétiens. Ceci explique en partie le sentiment d’étrangeté que l’on ressent en lisant la traduction du NT par Chouraqui. Pour christos il n’hésite pas à toujours traduire par Messie même dans les épîtres de Paul si éloignées du style messianique. Ainsi là ou Paul ne met même pas d’article, transformant christos en nom propre, dans la phrase « Christ est ressuscité » (1Corinthiens 15,12) il traduit « le messie est réveillé ».

Par contre Chouraqui a probablement raison de ne pas utiliser le nom Jésus mais de conserver la forme hébraïque. « Jésus » apparaît dans le texte grec des évangiles comme transposition d’un nom hébreu tiré de la racine yacha qui signifie sauver. Or dans le monde sémitique le nom a une importance capitale que nous ne ressentons plus aujourd’hui. Et le nom de Jésus Iéchoua est le mot qui en hébreu veut dire salut ou sauveur. Si Matthieu avait été un traducteur logique il aurait nommé Jésus soter christos. En hellénisant puis francisant ce mot on en perd le sens alors que le prénom Sauveur existe parfaitement en français. La traduction la plus fidèle de Jésus-Christ serait Sauveur-messie, sous réserve de comprendre ce qu’est le messie dans l’univers biblique et le judaïsme.

2. Comprendre le messie et le messianisme

Ce texte n’est qu’un résumé très succinct d’une histoire assez complexe détaillée dans 4. Tout commence dans la Tora (Pentateuque), partie centrale du texte biblique pour le judaïsme. La première personne ayant reçu l’onction est Aaron qui devient ainsi le premier christ de la Bible (Exode 29,7). La cérémonie est décrite en détail et en particulier la fabrication d’une huile spéciale (huile d’onction) dont la préparation méticuleuse est décrite en Exode 30,25. Sur ces textes on remarque que l’onction peut concerner des objets et des hommes. Quant à l’huile d’onction elle est dénommée chrisma dans la Septante, parfois traduite par le mot chrême utilisé en français bien des siècles plus tard. Cette huile est souvent déclarée sainte (qaddoch) et l’association des concepts d’onction et de sainteté se retrouve fréquemment. Ceci correspond à la conception hébraïque de la sainteté évoquant l’idée de mise à part pour une vocation divine ici attestée par l’onction. L’onction s’apparente ainsi à un sacrement au sens de Saint Augustin (« signe visible d’une grâce invisible ») repris par les réformateurs.

Quel a été l’usage de l’onction après le retour du peuple sur sa terre ? L’onction est un signe d’une fonction ou d’une mission divine. Elle concerne donc essentiellement des prêtres, des prophètes et des rois. Cette dernière est de loin la plus courante au point qu’il y a souvent confusion entre oint (ou messie) et roi. Cela s’est appliqué aux trois premiers rois de la période postérieure aux Juges.

La première onction royale concerne Saül. Il la reçoit de Samuel de manière presque confidentielle (1Samuel 10,1). Son cas montre que l’onction n’a pas un caractère permanent attaché à une personne. À la suite de diverses péripéties rappelées dans le texte de I Sam le prophète déclare au roi : « tu n’es plus roi, le Seigneur t’a rejeté » (1Samuel 15,23). Ce rejet n’a pas un effet immédiat et Saül continue à régner, s’enfonçant jusqu’à sa mort dans la perversion. On arrive ainsi à la situation curieuse de deux messies (christoi) simultanés puisque David reçoit l’onction toujours de Samuel (1Samuel 16) alors que pendant un certain temps il continue à reconnaître Saül comme christos. Au même moment Samuel dit en voyant la famille de Jessé « le messie du Seigneur (kuriou christos) est là » (1Samuel 16/6). Par ailleurs, contrairement à Saül, l’onction de David est publique et Dieu y participe puisque à partir de ce jour « le souffle du Seigneur s’empara » de lui (13). Et pour confirmer la transition le verset qui suit (14) indique que ce souffle s’est retiré de Saül ce qui l’entraîne dans une suite de luttes avec David. Celui-ci aurait pu le tuer plusieurs fois mais s’en retient en disant « je ne porterai pas la main sur lui car il est christos kuriou (1Samuel 24,7 et 26,9). S’il peut y avoir deux oints simultanés l’onction peut être donnée deux fois au même homme. Ainsi David qui est déjà christos des mains de Samuel le devient aussi par celle des « anciens » réunis à Hébron (2Samuel 5,3). Le troisième roi, Salomon, reçoit l’onction des mains du prophète Natan et du prêtre Tsadoq (1Rois 1,39). La cérémonie faite « devant tout le peuple » se termine par « vive le roi Salomon ». Son règne se termine dans la division du royaume et il y aura ensuite une succession de roitelets dont l’onction est assez rarement rapportée. Puis suit une période de six siècles d’occupation perse, grecque puis romaine où la royauté a disparu. Mais cela ne signifie pas la disparition du christos, même s’il n’est plus soumis à l’onction.

Ainsi le roi des perses Cyrus qui a autorisé en -538 le retour partiel des exilés de Babylone est promu au titre de christos du Seigneur dans une prophétie d’Ésaïe (45,1). La prophétie se termine par cette phrase surprenante (4) « Je t’ai appelé par ton nom, je t’ai paré d’un titre sans que tu me connaisses ». Il va sans dire que l’onction reste du domaine de la prophétie. Et comme la situation politique en Palestine ne s’arrange guère, le messianisme que, compte tenu de tout ce qui vient d’être vu, pourrait aussi s’appeler christianisme, va prendre une toute autre figure. Les invasions répétées et surtout l’occupation romaine vont faire naître ce qu’on pourrait appeler un messianisme de libération. Tout un courant du judaïsme se tourne vers l’attente d’un nouveau roi qui serait évidemment aussi christos. On en voit un exemple dans un livre non canonique intitulé « Psaumes de Salomon » (17,4-32) affirmant un demi-siècle avant notre ère que le Seigneur « a juré pour l’éternité que sa maison royale ne s’éteindrait pas » et que ce roi attendu et espéré sera « christos kuriou ». Ce courant d’attente plus ou moins apocalyptique, soutenu aussi par les prophéties de Daniel, était encore puissant au temps de Jésus et tout porte à penser que la réponse de Pierre évoquée au début se rattachait à ce courant. Et c’est là que se trouve l’explication du dialogue tendu entre Jésus et Pierre que rapportent les évangiles.   

3. Jésus le Messie ?

Jésus ne conteste pas la réponse de Pierre mais demande à ses disciples, avec sévérité selon Marc, à en garder le secret. Puis il semble en donner une interprétation par l’annonce de sa passion, ce qui entraîne une réaction de Pierre qui la repousse. Luc s’arrête en ce point mais Matthieu et Marc enchaînent une terrible réaction de Jésus. S’adressant à Pierre, il reprend mot pour mot ce qu’il avait dit au moment de sa tentation : « arrière de moi Satan ». Ainsi Pierre, à qui il venait de confier « les clefs du royaume des cieux », se voit traiter de Satan. La main des évangélistes a dû trembler au moment d’écrire cette phrase concernant un des piliers de l’église primitive et s’ils l’ont conservée c’est qu’à leurs yeux elle avait une importance primordiale pour la compréhension du mot christos qui venait d’être proclamé. Elle signifiait que Jésus se refusait à prendre pour lui-même la conception du Messie que Pierre tenait de la tradition apocalyptique de son temps avec à la clé la restauration du royaume dont Jésus serait le roi. Et ce contresens sur la royauté traverse tout l’évangile de Matthieu depuis les mages qui viennent chercher et honorer par de riches cadeaux le « roi des juifs qui vient de naître » jusqu’au titulus que Pilate fait inscrire sur la croix comme motif de sa condamnation et qui reprend en trois langues cette expression. C’est en ce moment précis que s’effondre l’idée du messianisme royal sous la forme indiquée dans le Psaume de Salomon et que le mot christos se détache complètement de celui de machiach, même si la lecture de la Septante les a entièrement identifiés. C’est une des difficultés du dialogue avec le judaïsme qui souvent considère Jésus comme le messie des chrétiens.

C’est pourquoi la question initiale nous est toujours posée : « Qui dites-vous que je suis ? » Elle revient pour nous à comprendre l’expression Jésus-Christ si fréquente dans le NT et en particulier pourquoi elle n’a pas pris dans notre langue la forme de Sauveur-Messie qui en serait la traduction exacte.

Ce nom que Paul affirme être au-dessus de tout nom se décompose en deux mots l’un hébreu, l’autre grec, qui ont chacun leur sens. Du point de vue théologique il semble que Paul, apôtre du salut, ait privilégié le mot Christ par rapport à celui de Jésus. Chaque fois qu’il écrit Christ isolément il serait plus logique d’attendre Jésus, surtout dans les péricopes où il est question de salut. Ainsi le célèbre verset de Galates 5,1 « C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés » serait encore plus parlant s’il avait écrit Jésus à la place de Christ.

Il faut réellement beaucoup de subtilité pour lire l’Évangile et ne pas se faire entendre dire « arrière de moi Satan » pour une lecture trop humaine et ici trop royale de la mission de Jésus. Se souvenir de son nom, se rappeler sa mission de salut est le plus sûr moyen de rester dans sa trace.

B. Picinbono
Août 2015

1 –  http://ba.21.free.fr/septuaginta/cover.html
2 –  http://www.mechon-mamre.org/f/ft/ft0.htm
3 –  http://www.drbo.org/lvb/index.htm
4 – M. Hadas-Lebel, Une histoire du Messie, Albin Michel, 2014.

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Albert Olivier 02/09/2015 16:38

Dans la mesure où il y a eu, dans le passé biblique, d'autres Christoï (parfois 2 simultanés, tels Saül et David), en quoi le titre de "christ" (oint) prédisposait-il Jésus à être déterminé comme "Fils de Dieu" (engendré non pas créé … né avant tous les siècles …) ? Comment s'est fait le passage depuis un rabbi prophétique et charismatique à la seconde personne de la Trinité ?
D'accord pour affirmer que : « se souvenir de son nom, se rappeler sa mission de salut est le plus sûr moyen de rester dans sa trace », surtout si c'est pour essayer d'en vivre concrètement. La foi "chrétienne" doit s'attacher à la personne qui nous a révélé qui était son Dieu-Père et notre Dieu, et non pas aux constructions intellectuelles, même à visée spirituelle, que les hommes y ont ajoutées au long des siècles, en suivant une prolifique logique autoréférante et autosuffisante.
D'ailleurs, l'important dans la vérité de notre rapport à Jésus n'est-il pas moins de savoir comment on pourrait le définir, mais, ainsi que le conseille Marie à Cana, « de faire tout ce qu'il nous dit » en matière de justice et de paix ?
Albert Olivier