L'Esprit Saint : quelques sources Orthodoxes

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le titi populaire semble ne pas connaître le Saint Esprit quand il s'insurge : « Comment est-ce arrivé ? Par l'opération du Saint Esprit ? » Oui, la révélation divine est loin de la logique humaine. Mais « parler de l'Esprit, c'est se laisser emporter par lui dans la louange » écrit Olivier Clément1. Mais « le vrai but de la vie chrétienne consiste dans l'acquisition de l'Esprit Saint de Dieu » dit saint Séraphin de Sarov2. C'est pourquoi il est bon de retrouver nos sources orthodoxes pour tenter de répondre à ces trois questions : Qui est le très Saint Esprit ? D'où procède-t-il ? Comment l'acquérir ?

1 – Qui est le Saint Esprit ?

Disons-le : le Saint Esprit est Dieu, consubstantiel au Père et au Fils.

Dans les évangiles, c'est la parole de l'Archange Gabriel qui nomme en premier l'Esprit Saint : « l'Esprit Saint te couvrira de ton ombre », dit-il dans son troisième échange avec la Vierge Marie (Luc 1:35) ; peu après, la Vierge Marie rend visite à sa cousine Élisabeth et celle-ci « fut remplie de l'Esprit Saint » (Luc 1:41). « L'Esprit Saint reposait » sur le prêtre âgé Syméon, assidu au temple de Jérusalem (Luc 2:25). « Et il avait été divinement averti qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur » (Luc 2:26). « Il vint donc au temple poussé par l'Esprit » au moment où « les parents apportèrent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard » (Luc 2:27). Quand Jésus est baptisé par Jean dans le Jourdain « l'Esprit Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe.3 » (Luc 3:22). Puis, « Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain où il était mené par l'Esprit à travers le désert durant quarante jours, tenté par le diable » (Luc 4:1-2). Ayant épuisé les trois genres de tentations du diable, « Jésus retourna en Galilée, avec la puissance de L'Esprit » (Luc 4:14). Quand Jésus commence sa prédication à Nazareth, il parle en citant le prophète Isaïe (61:1-2) : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction » (Luc 4:18-19). C'est « dans l'Esprit Saint» que Jésus « tressaille de joie » (Luc 10:21). Jésus promet à ses disciples que lorsqu'on les emmènera pour les livrer (...) « le saint Esprit vous enseignera à l'heure même ce qu'il faut dire.» (Luc 12:12)4. On peut multiplier les citations.

L'Esprit Saint a parlé par les prophètes5, il a inspiré les psaumes, et c'est lui qui descend sur les apôtres le jour de la Pentecôte sous la forme de langues de feu. Nous le commémorons ainsi : « Tu es béni, ô Christ notre Dieu, qui rendis maîtres en sagesse de simples pêcheurs, envoyant sur eux l'Esprit très Saint, et par eux, prenant au filet toute la terre. Ô ami de l'homme, gloire à toi !»6.

2 – D'où procède le Saint Esprit ?

La question est bien audacieuse, car qui peut dire d'où vient Dieu ? Cependant, aux alentours de l'an mil, la rupture de l'Unité chrétienne s'est produite sur le mystère trinitaire. Cela fut une des trois causes, peut-être la principale, du schisme de 10547.

Olivier Clément a expliqué que le mot « procède » se dit « ekporevsei » en grec, ce qui veut dire « sortir de » « provient de », mais « processit » en latin, ce qui veut dire « suit, comme dans une procession ». Cela pourrait expliquer le malentendu.

La question est plus complexe. En effet, pour les théologiens orthodoxes, il est clair que l'Esprit procède, au sens de provient, du Père seul en tant qu'hypostase : « Le Seigneur, c'est l'Esprit » (saint Paul, 2Corinthiens 3:17, 1er siècle). « Le Fils et l'Esprit sont les deux mains du Père (saint Irénée, IIe siècle). « L'Esprit Saint est Seigneur, l'Esprit Saint est Dieu » (saint Athanase d'Alexandrie, IVe siècle).

Aux XIIIe et XIVe siècles, les théologiens orientaux ont fait beaucoup d'efforts pour rapprocher les deux versants du schisme. Saint Grégoire Palamas a distingué entre l'essence et les énergies. C'est dans les énergies de l'Esprit Saint que la formule latine pourrait être acceptable. « L'Esprit s'épanche à partir du Père par le Fils et, si l'on veut, du Fils »8. « Dans ses énergies participables9, si on veut, l'Esprit Saint procède du Père et du Fils ».

Concernant l'essence divine, il n'y a pas de hiérarchie, et surtout pas chronologique, entre le Fils et l'Esprit, puisqu'ils sont UN, et cela avant que le temps existe. Le Fils n'est pas non plus la condition de l'Esprit, à moins qu'on ne dise aussi que l'Esprit est la condition du Fils, comme l'a remarqué Bolotov10. Seul le Père est Source.

Par conséquent, voici la proclamation orthodoxe de la partie du symbole de foi concernant le très Saint Esprit (et qui concerne donc la personne du Saint Esprit dans son essence) : « ( Je crois) en l'Esprit Saint , Seigneur, qui donne la vie, qui procède du Père, qui, avec le Père et le Fils, est adoré et glorifié, qui a parlé par les prophètes »11.

3 – Comment acquérir le Saint Esprit ?

Il s'agit essentiellement de rencontrer Dieu, de s'enraciner en Lui. Parmi les moyens, il y a « Le jeûne, la prière, la charité et toute bonne action accomplie au nom du Christ » dit Séraphin de Sarov12. En effet, « seule une bonne action faite au nom du Christ apporte des fruits du Saint Esprit »13.

Quand le jeune Motovilov, malade, demanda à Séraphin : « Que voulez-vous dire par acquisition ? Je ne comprends pas bien ce terme », Séraphin répondit : « L'acquisition est comme un achat. Vous comprenez ce que veut dire acquérir de l'argent ?14. Eh bien, c'est la même chose pour l'acquisition de l'Esprit Saint ! Vous savez ce que veut dire dans ce monde acquérir de l'argent, s'enrichir... L'acquisition du Saint Esprit de Dieu constitue, elle aussi, un capital : mais c'est un capital éternel et plein de grâce – même s'il est obtenu par des voies semblables à celles par lesquelles les capitaux terrestres sont amassés »15.

Cette comparaison entre l'acquisition de l'Esprit Saint et le commerce évoque la parabole des dix Vierges (Matthieu 25:1-13). Cinq vierges imprudentes avaient d'une excellente morale : elles étaient vierges. Mais leur virginité n'a pas suffi. Les dix vierges sont allées à la rencontre de l'époux. À minuit, toutes étaient endormies, tout à coup l'époux est annoncé. Or les vierges imprudentes avaient omis d'acquérir de l'huile pour leurs lampes, et les vierges prudentes refusant de partager avec elles, elles doivent partir « en acheter chez le marchand » (Matthieu 25:9). Quand elles reviennent, la porte de la chambre nuptiale est fermée, il est trop tard. L'huile dont les vierges prudentes avaient fait provision est un symbole de la grâce de l'Esprit Saint.

Cette parabole nous montre que, même si l'Esprit Saint donne gratuitement la grâce, il convient que nous fassions un effort pour l'acquérir : il y a synergie entre la volonté humaine et la volonté divine16. Elle nous montre aussi la nécessité de respecter les temps de Dieu : Qui va faire ses courses à minuit ? (ou mieux, à minuit entre le samedi et le dimanche ?) Minuit est le moment où les activités humaines sont arrêtées. C'est alors qu'on peut mieux accueillir l'époux, Dieu17.

Comme s'exclame Pierre, le Christ a les paroles de la vie éternelle, les paroles pour acquérir l'Esprit Saint (Jean 6:68). Il nous dit de « vendre nos biens et de les donner aux pauvres » (Luc 12:33), de « chercher le Royaume et tout nous sera donné de surcroît » (Luc 12:29-31), de ceindre « nos reins et de tenir nos lampes allumées » (Luc 12:35), nous faire « des amis avec le malhonnête argent » (Luc 16:11), de nous tenir « prêts, car c'est à l'heure que vous ne pensez pas que le Fils de l'homme va venir». (Luc 12:35). Accomplissez « la loi » (Luc 16:17) tout en étant « comme un petit enfant » (Luc 18:16-17). « Veillez et priez en tout temps, afin d'avoir la force d'échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l'homme. » (Luc 21:36). Mais le plan du salut en Christ ne s'accomplit qu'à la Pentecôte, ou à la fin des temps.

L'Église orthodoxe adresse toujours ses prières au Père, au Fils et au Saint Esprit, puis remercie la Vierge Marie d'avoir permis au Fils de venir sur la terre et d'avoir visité son peuple. Dans l'Église, l'Esprit Saint est le ministre du sacrement du Baptême ; vers la fin, pendant l'onction du baptisé avec le saint chrême, le chœur chante la prière à l'Esprit Saint : « Roi du Ciel, Consolateur, Esprit de vérité, Toi qui es partout présent et qui remplis tous, trésor des bons et donateur de vie, viens et demeure en nous. Purifie-nous de toute souillure, et sauve nos âmes, toi qui es bonté. » Les baptisés orthodoxes sont ensuite invités à communier au corps et au sang de notre Seigneur Jésus Christ.

La partie de la liturgie qui invoque la descente de l'Esprit Saint et lui demande de consacrer le pain et le vin se nomme l'épiclèse18. Le prêtre dit la prière mais celle-ci n'est valable que si les fidèles répondent trois fois Amen ! Cela est simultanément une communion de l'Esprit et une communion à l'Esprit. Un grand ascète du Xe siècle, saint Éphrem le syrien, disait que le vin de l'eucharistie est mêlé de Feu et de l'Esprit. La prière continuelle qu'on appelle la prière de Jésus est d'une certaine façon une épiclèse, une offrande de tout notre être.

Parmi les heures célébrées dans les monastères, dans l'Église orthodoxe, comme dans l'Église catholique, selon la tradition19, c'est à tierce qu'on demande particulièrement l'Esprit Saint : « Seigneur qui à la troisième heure, as envoyé ton très Saint Esprit sur tes apôtres, ne le retire pas de nous, ô très bon, mais régénère-le en nous, nous qui t'implorons »20. Comme on l'a vu plus haut, on chante aussi dans cet office le tropaire de la Pentecôte. 

Pour conclure, remercions l'Esprit Saint car il ne montre pas sa face, son nom même est indicible et il est infiniment humble. Père Serge Boulgakov a parlé de la kénose de l'Esprit et Vladimir Lossky de son effacement21. Remercions-le, car de lui viennent la Beauté et la joie du monde22. Remercions-le, car il se cache derrière ses dons, il communique à chacun ses charismes selon ce qui est bon ; ses dons sont les gages de la vie éternelle. Remercions-le, car en ces derniers temps, il nous rappelle tout ce que le Christ a dit (Jean 14:26), et en lui nous pouvons prier : « Viens, Seigneur Jésus ».

Car, « c'est dans l'Esprit Saint que se fait le rétablissement dans le Paradis, la montée dans le royaume des cieux, le retour dans l'adoption filiale ; c'est de lui que vient l'assurance d'appeler Dieu : notre Père ; c'est lui qui donne de participer à la grâce du Christ, de se nommer enfant de lumière, d'avoir part à la gloire éternelle, en un mot d'être comblé de toute bénédiction, en ce siècle et dans le siècle à venir ; de voir en un miroir, comme s'ils étaient déjà présents, la grâce des biens que nous réservent les promesses, et dont, par la foi, nous attendons la jouissance. Que si les arrhes sont telles, qu'en sera-t-il de la plénitude du tout ? »23

Elisabeth Hériard-Dubreuil

Notes

1 – Boris Bobrinskoy, Communion du Saint Esprit, Spiritualité Orientale N° 56, Abbaye de Bellefontaine, 49122 Bégrolles-en-Mauges, 1992, Préface d'Olivier Clément, page 1.
2 – L'Entretien avec Motovilov, Arfuyen, Préface de Michel Evdokimov, 2002, p. 19-25.
3 – Matthieu 3 : 16  « Il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. »
4 – Voir aussi Mc 13:11, et Mt 10:20 « ce n'est pas vous qui parlerez, mais l'Esprit de votre Père, parlant en vous ».
5 – Comme le dit le Symbole de foi de Nicée-Constantinople  récité chaque dimanche matin.6
6 – Tropaire de la Pentecôte, chanté aussi à chaque office de tierce.
7 – Lors du 7e concile œcuménique de 787, le Patriarche Taraise avait suivi la proposition latine de la procession du Saint Esprit « per filium », mais cela ne fut pas accepté par les Patriarches suivants comme Photios, ni entré dans l'ancien symbole de foi proclamé dans les paroisses, qui continuait à dire : L'Esprit Saint, qui procède du Père.
8 – Jean Meyendorff, Introduction à l'étude de Grégoire Palamas, p. 315, citant Grégoire Palamas.
9 – Grégoire Palamas, Défense des saints hésychastes, Louvain, 1959, p. 572 : « L'énergie incréée est inséparable de l'Esprit Saint », et p. 608 « Dieu tout entier vient habiter l'être tout entier de ceux qui en sont dignes ».
10 – B. Bolotov, théologien orthodoxe ayant participé aux pourparlers avec les Vieux-orthodoxes et à des congrès comme ceux de Munich (1871), Cologne (1872), Constance(1873), Lucerne (1892) et Rotterdam (1894), est cité dans Paul Evdokimov, L'esprit saint dans la Tradition orthodoxe, Ed. du Cerf, Paris, 2011, p. 73-75, pour avoir introduit l'idée de « condition ». Ainsi, chaque hypostase de la Divine Trinité a une fonction, un mode d'être personnel ; le Fils est la condition trinitaire de la spiration du saint Esprit par le Père, l'Esprit Saint est la condition trinitaire de l'engendrement du Fils par le Père. L'innascibilité, la génération et la procession sont sans confusion ni séparation un seul acte tri-un de révélation, avec la participation simultanée et réciproque des trois.
11 – Symbole de foi de Nicée-Constantinople.
12 – L'Entretien avec Motovilov, Arfuyen, Préface de Michel Evdokimov, 2002, p. 19-25.
13 – L'Entretien avec Motovilov, op. cit., p. 21. Voir aussi Luc 12:8-10 : « Je vous le dis, quiconque se sera déclaré pour moi devant les hommes, le Fils de l'homme se déclarera pour lui devant les anges de Dieu ; mais celui qui m'aura renié devant les hommes sera renié à la face des anges de Dieu. Et quiconque dira une parole contre le Fils de l'homme, cela lui sera remis, mais qui aura blasphémé contre le saint Esprit, cela ne sera pas remis. »
14 – Saint Séraphin de Sarov était fils de marchands.
15 – L'Entretien avec Motovilov, op. cit., p. 25-26.
16 – Parmi les théologiens, certains ont privilégié le don gratuit de la grâce : ce sont saint Augustin Jean Calvin, les jansénistes (ce qui n'empêchait pas l'ascèse) ; d'autres ont privilégié la liberté de l'homme, nié le péché originel, et considéré que l'homme avait en lui-même toutes les facultés nécessaires à son salut : ce sont les pélagiens (hérésie du Ve siècle), et bon nombre de nos contemporains agnostiques.
17 – Dans l'église orthodoxe comme dans l'église catholique, il y a un office de minuit (mesoniktikon). Dans l'église orthodoxe, on le remplace parfois par l'office de l'agrypnie, dont l'origine remonte au monastère de Saint Sabbas au sud-est de Jérusalem. Ces offices rendent gloire à Dieu et le remercient pour sa création.
18 – Elle avait disparu dans la liturgie latine et a réapparu de façon facultative après Vatican II.
19 – Jean 20:22 ; Matthieu 28:19, Actes 1:8 et 2:1-4. Mais les Écritures ne précisent pas l'heure où notre Seigneur a envoyé l'Esprit Saint sur ses apôtres ; celle-ci nous est transmise par la tradition de l'Église.
20 – Tropaire de l'office de tierce.
21 – Deux théologiens de l'émigration russe en France du XXe siècle, Vladimir Lossky, Théologie mystique de l'Église d'Orient, Paris, 1944, p. 169. Serge Boulgakov, Le Paraclet, Paris, 1946, p. 244. Boulgakoff précise : La limite extrême de la kénose de l'Esprit est la Passion du Christ, le sentiment d'abandon de Jésus sur la croix et la mort de trois jours.
22 – Serge Boulgakov, Le Paraclet, op. cit. p. 193.
23 – Basile de Césarée, Sur le Saint Esprit, Sources Chrétiennes N° 17 bis, Ed ; du Cerf, Paris, 1968,  XV, 36, P. 371.

Publié dans DOSSIER L'ESPRIT

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