L’esprit saint, la « rouah ha-kodech »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Avant de présenter les couleurs chatoyantes du mot rouah dans la tradition juive et dans la Bible, je voudrais retracer mon approche personnelle, la révélation en moi de ce mot qui dépasse toutes les définitions.

Dans l’école de mon enfance, école du mépris, un jeune élève arriva qui tourna son visage vers moi, ignorant les gaillards arrogants de la classe. Mon ami de joie, profondément catholique, me demanda de lui parler de ma religion juive. Pour lui répondre, j’ai lu la Bible, et bien sûr je n’ai rien compris. Mais plus tard je me suis dit que j’avais saisi l’essentiel, l’esprit saint, la rouah.

C’est grâce à mon ami catholique que je suis devenu juif.

Comme l’amour pour Franz Rosenzweig, la rouah n’a pas d’explication. « Les explications viennent toujours après, elles viennent toujours trop tard » (Étoile de la Rédemption). J’essaierai pourtant d’écouter tous les sens et toutes les musiques qui ont accompagné le mot.

Le vent nouveau

En hébreu le premier sens du mot rouah, c’est le vent divin, qui « souffle où il veut » comme le dit Yéchoua-Jésus, profondément juif dans sa vie humaine. Le vent remet sans cesse en cause mon insuffisance ou ma suffisance car j’en entends le bruit mais je ne sais ni où il va ni d’où il vient. Il se glisse dans le défaut de cuirasse de certitude. Il réveille ma conscience embrumée. Il ébranle ma quiétude satisfaite. Il me pousse sur le chemin du prophète (Jérémie 50,51) : « Rescapés du glaive, allons en route, ne vous arrêtez jamais ».

Pas de répit, pas de repos.

« Les disciples des sages n’ont de repos ni dans ce monde ni dans l’autre car leur force va s’accroissant toujours plus » (Talmud, Berakhot 64 a).

Je ne peux plus m’assoupir dans l’indifférence et l’oubli. J’accepte d’être sans cesse interrogé par le vent de la nuit. J’échappe à « l’être tout court » dénoncé par Emmanuel Lévinas, l’être de jouissance et d’assurance fermé sur son tout, qui n’a pas découvert « la responsabilité pour l’autre » et l’exigence du divin qui est inscrit sur le front de mon prochain et de mon lointain.

Le vent divin, c’est encore le khamsin du désert qui effaçait les pistes, ensablait les certitudes, obligeait les hébreux de l’Exode à mourir chaque nuit pour naître chaque jour.

Le souffle de l’Éternel, second sens du mot rouah

« Jérusalem sera purifiée par le souffle du jugement divin » (Isaïe 4,4)

La rouah, âme ardente et souffle de vie se rapproche du mot nefech. L’Exode (31,17) souligne que « le septième jour Dieu nafach, (a soufflé) ».

Dieu anime le septième jour en lui donnant une âme. Mais aussi il attend que l’homme réponde à son souffle par une prière qui n’est pas seulement une prière liturgique mais une avoda. Ce mot si important dans la Bible, signifie travail, acte, service du divin et donc aussi prière, mais prière active d’engagement et de solidarité. Voilà qui nous éloigne d’un repos passif qui serait réservé au chabath. Dans l’hébreu moderne israélien, nofech ne désigne plus que le repos et les vacances et certains fondamentalistes juifs semblent limiter le chabath aux obligations, toujours plus nombreuses et codifiées, d’un repos rituel.

Le souffle divin de la rouah, l’effort et l’écoute de l’homme engagent les deux partenaires dans l’Alliance, le face à face du Je et du Tu de Martin Buber. La rouah est un double don, travail et prière melakha de Dieu, prière et travail avoda de l’homme, travaux de silence et de paroles, d’amour et de justice.

La rouah ha kodech, l’esprit saint

« Un rejeton sort de la souche de Jessé, un surgeon pousse de ses racines, sur lui repose l’esprit divin, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Dieu. Il ne jugera pas sur l’apparence et rendra une sentence de justice pour les pauvres. » (Isaïe 1-9).

La rouah est encore une rencontre entre Dieu et l’homme. Un dialogue, parfois une lutte comme celle de Jacob avec l’ange, un face à face.

« J’ai vu Dieu face à face et je n’en suis pas mort » s’écrie Jacob devenu Israël dans le désert qu’il a appelé Péniel, nom qui signifie, visage de Dieu.

C’est d’abord la rouah élohim, l’esprit divin, qui inspire les prophètes et les justes, qui descend sur l’homme comme l’arbre du Maharal de Prague dont les racines sont au ciel et les branches descendent vers l’adama, la terre et l’adam, l’homme. Mais voici que monte l’arbre dont les racines plongent dans la terre et qui représente la prière de l’homme vers les cieux des cieux.

La Michnah, premier élément du Talmud souligne l’importance de la réponse de l’homme au souffle divin par son effort de sanctification.

« La piété et l’amour mènent à l’esprit saint » (Sotah 9,15) et Maïmonide écrit : « L’esprit saint descend sur celui qui est grand par sa sagesse, fort par son caractère moral, celui qui n’est jamais dominé par ses passions. » (Yad Yesodé ha torah 7, 1, la stèle –ou la main– du fondement de la torah).

Descente de la rouah élohim, l’esprit divin sur celui qui s’efforce d’en devenir digne, et donc montée en retour de la volonté de sanctification de l’homme. Alliance du haut et du bas, descente et montée des deux bénédictions, de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu. Quand l’aube se lève sur le désert de Péniel, Jacob-Israël, demande à l’ange de le bénir avant de le laisser partir. Mais, disent les commentateurs talmudiques, c’est Jacob qui bénit l’ange au moment même où il sollicite sa bénédiction, émanation de l’esprit divin. C’est Dieu que je bénis quand je lui demande de me bénir.

La vie vivante

Voici que la rouah bondit sur moi et en moi comme elle a bondi sur David, selon le Livre de Samuel, pour lui donner une vie nouvelle, ou comme le dit le Rosenzweig, une vie vivante. La rouah m’éloigne de la « fixité spirituelle » dont parle André Neher, du « choix de la mort ».

« Voici j’ai mis entre tes mains la vie et la mort, choisis la vie » (Deutéronome 30,19).

Je lutte, j’espère, j’avance, je bondis, je choisis la vie.

« Ce n’est pas la mort qui te loue, le vivant, le vivant, voilà celui qui te loue » (Isaïe 38,19)

Ce n’est pas le struggle of life de Darwin, la lutte pour la mort de l’autre, mais la vivante croissance de Rosenzweig. Pas à pas, de plus en plus, de l’un à l’autre, de génération en génération. C’est ma lutte d’homme libre pour la liberté et la vie de l’autre, qui me change comme David et comme Jacob, en un homme toujours nouveau. Je surprends et je suis surpris. Je comprends et je suis compris. Je réponds à l’appel du divin. J’accueille et je transmets l’esprit divin, la rouah élohim. Je reçois et je donne la vie.

« Voici que j’ouvre à nouveau vos tombeaux. Je mettrai mon esprit en vous et vous redonnerai vie » (Ezéchiel 17,14)

Le regard sur l’esprit saint chrétien du grand philosophe juif allemand, Franz Rosenzweig

« Il y a deux possibilités d’éprouver la vérité, celle de la boule de feu du Judaïsme, le cœur brûlant de l’étoile juive et le rayonnement du christianisme en expansion… Mais désormais elles ne sont plus côte à côte, elles s’entrelacent mutuellement » (Étoile de la Rédemption, p. 548).

Pour parler de l’esprit saint chrétien Rosenzweig reprend l’histoire de la Pentecôte :

« Le Seigneur laisse les siens, il monte au ciel, eux restent sur terre. Il les délaisse mais il leur laisse son esprit. Il faut désormais qu’ils apprennent à croire sans le voir de leurs yeux. » (p. 509)

L’esprit divin se révèle alors par la parole et par le silence, comme pour les juifs, mais surtout dit Rosenzweig « il traduit »

« Voilà le premier effet de l’esprit saint (pour les chrétiens comme pour les juifs), il traduit, il jette un pont d’un homme à l’autre, d’une langue à l’autre » (p. 508). C’est, écrit-il encore, « une invitation évidemment universelle et compréhensible à l’humanité tout entière » (p. 508). 

Marcel Goldenberg
février 2015

 

Publié dans DOSSIER L'ESPRIT

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