Croire en l'Avenir de l'Homme…

Publié le par Garrigues et Sentiers

À l'occasion du soixantième anniversaire
de la mort de Teilhard de Chardin 

L'Âge de l'Homme

Un article très récent de la revue internationale « Nature », du 21 mai 2015 met à mal les datations jusqu'ici admises sur l'ancienneté du genre Homo !

Jusqu’ici, pour les outils, tout commençait il y a un peu plus de 2 millions d’années. C’est l’époque où, selon les spécialistes, les routes des australopithèques − la famille de « Lucy » − se séparent. Cette lignée, le genre Homo, aurait alors quitté définitivement les arbres pour devenir, de plus en plus, un fabricant d’outils. D'où les premiers fossiles humains et les plus anciens outils connus jusqu’à présent, âgés de 2,6 millions d’années, en Éthiopie.

À l’été 2011, une expédition est prête et les géologues confirment que les sédiments où se trouvent les pierres sont bien ces couches anciennes que recherchait l’équipe. Après plusieurs missions, les archéologues ont collecté plus d’une centaine de ces pierres qui « semblent bien avoir été taillées intentionnellement ». De très vieux outils, mais de quel âge ? Et c’est là que les datations bouleversent les données admises. Les pierres taillées remontent en fait à 3,3 millions d’années. Tout cela se place 500 000 ans avant l’apparition des premiers humains. Alors, qui a fabriqué ces outils ?1 Comment redéployer une histoire dont on croyait jusqu'ici bien situer les limités ?

N'est-ce pas l'interrogation majeure à laquelle a été confronté le Père Pierre Teilhard de Chardin lorsque, en 1929, missionné en Chine pour la seconde fois par le Muséum d'Histoire Naturelle dirigé alors par Marcellin Boule, on l'appelle pour participer à la découverte des ossements du “sinanthrope”, longtemps considéré le comme le plus ancien représentant du genre Homo en Chine et au-delà !

Ses compétences de géologue lui permettent d'identifier aussitôt des outils, ce que confirmera plus tard son ami préhistorien, l'Abbé Breuil2 : l'être humain est donc bien plus vieux qu'on ne l'imaginait, il a une longue histoire dont le Père Teilhard va contribuer en tant que scientifique jusqu'à la fin de sa vie, sur le terrain, comme en laboratoire, à décrire et à interpréter les étapes.

Pierre Teilhard de Chardin est considéré comme l’un des théoriciens de l’évolution les plus remarquables de son temps. Il était à la fois un géologue et paléontologue. L’étendue de ses connaissances lui a permis de comparer les premiers hominidés, tout juste découverts, aux autres mammifères, en constatant l’encéphalisation propre à la lignée des primates anthropoïdes.

Science et Foi

Son œuvre scientifique est considérable en effet. Géologue et paléontologue, il a contribué notamment en Asie ou en Afrique à des découvertes majeures, et formé en Chine des équipes qui lui doivent aujourd’hui encore beaucoup. Surtout, il a contribué à la compréhension d’une dérive continue de la matière, de la vie, de l’espèce humaine. Gagné au transformisme3, il pénétra peu à peu dans une vaste zone de malaise : car ce savant reconnu était aussi, depuis 1911, prêtre de l’Église Catholique Romaine et membre de la Compagnie de Jésus : il se retrouva alors au cœur d’une apparente contradiction entre les impératifs de la foi et les données de la science.

Il lui revient d’avoir affronté cette difficulté, à la fois par les arguments et par une méthode solidement ancrée dans les faits, qu’il nomme « phénoménologie », mais aussi et surtout par les sommets de la spiritualité. Il est possible, bien que surprenant, de rapprocher la croissance du Christ et celle de l’Univers en convergence vers l’unité finale.

En effet, une intuition fondamentale se dégage de sa réflexion : celle-ci est née pendant ses années de jeunesse et paradoxalement au front, pendant la Grande Guerre (1914-1918).

Ses tendances « natives » le confrontent très vite à la fragilité de toutes choses et à l’inconsistance du réel. L’univers est en proie à une loi secrète qui le conduit d’abord à la destruction, en même temps que sa contemplation suscite chez le jeune Teilhard une véritable ferveur. Aussi s’appuie-t-il très vite de toutes ses forces sur le Dieu vivant que lui a transmis sa mère, très pieuse, celui du Christ de l’Évangile et de la Croix : « in quo omnia constant » comme le disait Saint Paul : « en quoi tout subsiste, tout a sa consistance » (Épître aux Colossiens 1,17).

Sa vocation, comme prêtre, jésuite et simplement comme chrétien, est bien de synthétiser l’amour du monde, et celui du Christ et de l’Église. Sans céder à la tentation panthéiste, comment traverser et surmonter la précarité des choses, sans apporter la moindre atténuation à la tradition chrétienne ? Sa passion apostolique, allumée à ce feu intérieur qu’est la vie de Dieu, ne le cède en rien à la passion de la science.

Aussi ne cesse-t-il de déceler au cœur de l’Univers, une intériorité brûlante qui vivifie le cœur de l’homme, une Présence mystérieuse et sacrée, sentie par tous comme telle, même quand ils n’osent, aujourd’hui surtout, l’appeler divine. La contingence révèle un Absolu.

Un exil douloureusement fécond.

Ses premières réflexions livrées comme des expériences de pensée à de jeunes étudiants passionnés sont vite arrêtées par la frilosité des autorités4, qui lui demandant d'abandonner son poste de professeur à l'Institut Catholique de Paris, lui interdisent régulièrement de publier tout opuscule théologique ou philosophique et lui imposent de rester en Chine, où il vivra pendant une vingtaine d'années ne revenant en France que pour de très courts séjours. Il ne sera de retour à Paris qu'en 1946, ayant subi en Asie, les violentes secousses de la guerre sino-japonaise d'abord, puis celles de la Seconde Guerre Mondiale ensuite.

Dans cet exil tumultueux mais fécond, Teilhard tente de comprendre que de la grandeur et des puissances de l’univers, l’homme n’est peut-être pas prêt de venir à bout : le XXe comme le XXIe siècles semblent suggérer une certaine faillite de l’idée de progrès !

Tout renvoie l’homme à l’immensité de sa responsabilité. Face à ce constat terrible, Teilhard oppose la foi en Omega, qui est aussi celle en un être humain enfin capable du plus haut développement spirituel, seul rempart possible contre le mal et la haine. Car c’est d’abord la foi en un Absolu personnel, en Quelqu’un, en un Être éternel, hors du temps, Vie surabondante et Énergie d’Amour. Transcendant à la nature et à l’homme, Il émerge librement pour l’homme et pour le monde. Il « est ». Le voile des phénomènes est ainsi percé. C'est précisément là que le Christ pour Teilhard est incomparable, car le caractère inouï de la Promesse surnaturelle, le renoncement absolu exigé par le Mystère de la Croix, s’adressent à cet homme inquiet qui porte le poids et le sens même de l’évolution. Teilhard propose à l’incroyant comme au croyant de s’unir dans la collaboration en faveur de l’achèvement de l’histoire. Si l'histoire biologique de l'homme est sans doute quasiment terminée, l'histoire intellectuelle et spirituelle continue dans le sens d'une compression et d'une unification toujours plus intense, malgré les soubresauts de notre histoire actuelle,  nous le pressentons bien5.

Vers un Christ toujours plus grand !

Prêtre et savant, il aime passionnément en « enfant de la terre et en enfant du ciel », doublement loyal à l’une et à l’autre. Extraordinaire rencontre, notait Teilhard, des données de la foi avec les démarches de la raison ! Prêtre et savant, il aime passionnément en « enfant de la terre et  en enfant du ciel », doublement loyal à l’une et à l’autre.

Le Mystère rédempteur de la Croix est ainsi comme l’annonce d’un embrasement de la Terre par le feu de l’Amour. Jésus vient comme « suranimer » l’univers dont l’homme est intimement solidaire. Teilhard rejoint encore une fois Saint Paul qui évoque ce monde « gémissant dans les douleurs de l’enfantement » et aspirant à sa libération (Épître aux Romains 8,18-23).

En 1947,le 25 août, il n'hésite pas à écrire à son vieil ami Théodore Monod, naturaliste comme lui, grand marcheur sur les routes du monde et spirituel profond6 : « […] Vous savez qu’à mon idée (comme à la vôtre, j’imagine) l’Homme est encore loin d’être terminé – d’autant moins qu’il semble en passe de mettre la main sur certains ressorts (découverts par réflexion collective) qui vont lui permettre de se faire évoluer lui-même (forces d’auto-évolution).

(...) L’évolution « hominisée », devenant réfléchie, exige d’être soutenue et alimentée par un élan ou goût intérieurs dont pouvait apparemment (?) se passer la Vie pré-humaine, mais qui va devenir désormais de plus en plus essentiel à l’Évolution dans sa phase de rebondissement réfléchi, à partir de l’Homme. (...) Ce qui revient à dire qu’une certaine morale et une certaine mystique vont renaître, non plus seulement à titre de vertus ou valeurs spirituelles plus ou moins « flottantes » sur le processus évolutif, mais à titre de « conditions de survie (et de super-vie) » parfaitement déterminées. Il se dessine là une articulation tout à fait curieuse et inattendue entre Physique, Biologie, Éthique et Mystique. De ce point de vue, Éthique et Mystique se ré-enracinent profondément dans le Cosmique par leur base, – sans du reste perdre le moins du monde leur tendance à émerger de la « Matière » et à s’en détacher (comme la conscience humaine elle-même) par sublimation et autonomisation sur un idéal progressivement découvert et individualisé ».

On a beaucoup glosé sur ce que l'on a appelé trop souvent « l'optimisme teilhardien ». Ce visionnaire sait aborder les déchirures qui traversent l'homme en son intimité comme en son histoire collective. De ce point de vue, la mystique est la grande science et le grand art. Au spirituel, et Teilhard en est un , n’en doutons pas, est réservée la tâche de s’emparer du monde là où il échappe aux autres, et de réaliser la synthèse là où se brisent en leur impuissance la philosophie ou le savoir communs. Teilhard est bien pour aujourd’hui l’une des grandes voix spirituelles qui nous est nécessaire.

Il mesure dans toute son ampleur, comme nous l'avons noté, le poids de la responsabilité humaine ; la destinée de l'homme n'est pas toute tracée : l'espérance seule peut la rendre féconde et vivante, et lui permettre d'acquiescer à une aventure qui est celle de l'Amour même. Même si, comme il le confesse à l'ultime page du Phénomène humain (Œuvres complètes, tome 1, Seuil p 347) «  rien ne ressemble autant que l'épopée humaine à un chemin de la Croix », il est fondamental de « voir », et tout ensemble d'aimer : s'ouvrir en somme à un « sur-amour », à la mesure d'un Christ qu'il entrevoyait comme « toujours plus grand... ».

Il avait souhaité mourir le Jour de Pâques, il sera exaucé le 10 avril 1955, à New-York.

Il y a exactement 60 ans !

Marie-Jeanne Coutagne

1 – En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/archeologie/article/2015/05/20/les-plus-anciens-outils-de-pierre-decouverts-au-kenya_4637241_1650751.html#pyBTTvj1sC46AYRL.99.
2 – Henri Breuil, connu sous le nom de l'« abbé Breuil » né le 28 février 1877 à Mortain et mort le 14 août 1961 à L'Isle-Adam, est un prêtre catholique et préhistorien français.
3 – Le transformisme est une théorie biologique, rivale du fixisme, dont l'histoire remonte à l'époque où Jean-Baptiste de Lamarck énonça sa fameuse théorie sur l'évolution des espèces. Darwin suggérera une vision différente que l'on nommera plutôt évolutionnisme.
4 – Il faudrait distinguer avec soin les autorités romaines toujours suspicieuses, parfois épouvantées par ses audaces, et ses supérieurs jésuites qui chercheront toujours d'abord à le protéger et à lui permettre de continuer à travailler malgré tout !
5 – Les prises de conscience collectives sur les risques écologiques ou climatiques, le développement d'internet en sont, entre autres, des signes évidents !
6 – Il est, comme on le sait, protestant !

ANNEXE

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

Éléments biographiques

Né en 1881 dans une famille très pieuse, Pierre Teilhard de Chardin choisit de rejoindre les Jésuites au noviciat d’Aix- en-Provence en 1899.

En 1911, après quatre ans de séminaire théologique en Grande- Bretagne, il est ordonné prêtre. Il commence alors à s’adonner aux sciences (tout particulièrement à la géologie et à la paléontologie).

Après la guerre (durant laquelle il est mobilisé comme infirmier à Verdun dans le 8e régiment de marche des tirailleurs marocains), il rejoint le Muséum d’histoire naturelle de Paris où il travaille avec le paléontologue Marcellin Boule.

Son journal et sa correspondance avec sa cousine Marguerite Teillard-Chambon indiquent que Pierre Teilhard de Chardin commence déjà à forger ses premières théories. Dans les années qui suivent, il publie plusieurs essais – parmi lesquels

La Vie cosmique (1916), Le Milieu Mystique (1917) et La Puissance spirituelle de la Matière (1919), qui constituent la matrice de ses œuvres majeures : Le Milieu divin et Le Phénomène humain.

En 1922, il soutient à la Sorbonne sa thèse de doctorat ès Sciences intitulé Les Mammifères de l’Éocène inférieur français et leurs gisements. Mais l’année suivante, ses premiers textes et certaines de ses conférences font l’objet de malentendus qui conduisent sa hiérarchie à lui demander de quitter son poste à l’Institut catholique et d’interrompre ses publications philosophiques et théologiques. Pourtant, son œuvre scientifique est d’ores et déjà reconnue au niveau international. Il part en 1926 en Chine pour la deuxième fois et joue un rôle déterminant dans ‘interprétation de la découverte du Sinanthrope (également appelé Homme de Pékin).

Au terme d’une brillante carrière jalonnée de nombreux voyages d’études (en Éthiopie, aux États- Unis, en Inde, à Java, en Birmanie, en Afrique du Sud), il meurt à New York le jour de Pâques de l’année 1955.

Les Œuvres scientifiques de Pierre Teilhard de Chardin ont été publiées en 1971, en onze volumes, par Karl Schmitz- Moormann (Walter-Verlag, Freiburg in Brisgau, 1971).

Ses œuvres complètes, théologiques, philosophiques et spirituelles sont éditées au Seuil (Pierre Teilhard de Chardin, Œuvres complètes, 1955-1976, Paris, Seuil,13 vol.).

De très nombreux volumes de sa correspondance sont d’ores et déjà publiés chez plusieurs éditeurs(en particulier Lessius), d’autres volumes sont en cours de publication.

Fondation Pierre Teilhard de Chardin : http://www.teilhard.fr/

 

 

Publié dans Garrigues & Sentiers

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LEVY 07/06/2015 11:59

Passionnante analyse ! Et qui fait venir à l'esprit qu'il nous manque singulièrement un penseur qui éclairerait l'horizon spirituel à partir de l'astrophysique, de ses acquis et de ses hypothèses les plus saisissantes comme Pierre Teilhard de Chardin l'a fait à partir de la paléontologie. Il est facile de penser que l'intelligence de la foi y trouverait des mises en perspective également accueillantes pour les dons de la grâce qui commandent la pénétration mystique du projet de la transcendance.

LEVY 07/06/2015 11:59

Passionnante analyse ! Et qui fait venir à l'esprit qu'il nous manque singulièrement un penseur qui éclairerait l'horizon spirituel à partir de l'astrophysique, de ses acquis et de ses hypothèses les plus saisissantes comme Pierre Teilhard de Chardin l'a fait à partir de la paléontologie. Il est facile de penser que l'intelligence de la foi y trouverait des mises en perspective également accueillantes pour les dons de la grâce qui commandent la pénétration mystique du projet de la transcendance.

Robert Kaufmann 06/06/2015 17:31

Voilà qui complète merveilleusement le texte de ce matin.
Belle fenêtre, belle perspective vers ce point Omega, vers l'infini, dont notre Jésuite-Scientifique, que nous aimons et admirons, a ébauché, nous a proposé, l'architecture.
Robert Kaufmann