Se désintoxiquer de la politique spectacle

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans un ouvrage sur la crise de la démocratie dans son pays, l’ancien vice-président des États-Unis d’Amérique, Al Gore écrit : « Celui qui passe quotidiennement quatre heures et demie devant la télévision aura vraisemblablement un modèle de fonctionnement cérébral fort dissemblable de celui qui lit pendant quatre heure et demie » et il poursuit : « L’axiome bien connu qui préside aux journaux télévisés locaux est Plus ça saigne et plus ça paye. Ce à quoi certains journalistes désabusés ajoutent plus tu penses et plus tu crains »1.

Pour nous désintoxiquer de cette forme d’aliénation télévisuelle, qui nous concerne tous à différents degrés, la réflexion d’un chorégraphe me paraît particulièrement pertinente. Dans un livre d’entretiens, Maurice Béjart dénonce la représentation de la politique en forme d’hémicycle qui permet de rendre les extrêmes spectaculaires et donc bons clients des médias. Or, nous dit Béjart, « établir un hémicycle, c’est couper la vie » et il poursuit : « Je me rends compte que la politique est circulaire, exactement comme la terre. Si je vais vers l’est, je me retrouve un jour ou l’autre à l’ouest parce que tout simplement la terre est ronde. Il est normal par exemple que l’extrême gauche qui se proclame comme telle retrouve l’extrême droite à un moment donné et inversement. Vivre la politique dans un hémicycle, c’est accepter de ne travailler qu’avec la moitié de la vérité »2.

À rebours de cette représentation, la psychanalyste Marie Balmary nous propose une autre « chorégraphie » de la vie démocratique : « La ronde est la première et peut-être aussi la dernière image d’une communauté humaine : la place égale de tous les danseurs autour d’un vide médian qu’ils dessinent ensemble et qui les réunit. Distincts et reliés. Notre désir peut-être le plus profond. Il suffit de respecter ce vide central, que nul ne viendra occuper et se donner la main autour de lui. Loi légère qui peut-être les représente toutes »3.

Cette vision de la démocratie en dit aussi la fragilité, comme le remarque le philosophe Paul Ricœur : « La démocratie étant le seul régime politique qui soit fondé sur le vide, je veux dire sur nous-mêmes et notre vouloir vivre, mon inquiétude est que la croyance publique ne la porte plus. Or c’est un système qui ne fonctionne que si les gens y croient. (...) Il repose sur la confiance. Et désormais, beaucoup trop de gens croient que la démocratie est solide, qu’elle fonctionne par une sorte d’inertie institutionnelle »4.

Le 20e siècle aura connu les catastrophes provoquées par tous ceux qui ont voulu occuper ce « vide central ». Faute de l’engagement de chacun dans la vie démocratique, nous ne cesserons de continuer à susciter des « grands timoniers » nationalistes ou idéologues, pour les idolâtrer avant de les démystifier. Aucun d’entre nous ne peu se dispenser du travail long, quotidien et difficile pour donner vie au premier paragraphe de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

Bernard Ginisty

1 – Al Gore : La Raison assiégée. Éditions du Seuil, 2008, pages 25 et 29.
2 – Michel Robert : Conversations avec Maurice Béjart, Éditions Paroles d’Aube/La Renaissance du Livre, 200, page 77.
3 – Marie Balmary : Freud jusqu’à Dieu, Éditions Actes Sud, 2010, page 62.
4 – Paul Ricœur : L’unique et le singulier Entretiens avec Edmond Blattchen, Alice Éditions, Bruxelles, 1999 p. 73.

Publié dans Réflexions en chemin

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