Mgr Pontier : « On ne gagne rien à humilier les membres d’une religion »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Auditionné par l’Observatoire de la laïcité mardi 10 mars,
le président de la Conférence des évêques de France
a tenu un discours d’une rare gravité sur une tendance actuelle
à la « négation du fait religieux ».

Mardi 10 mars Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille et président de la conférence des évêques de France, était auditionné par les membres de l’Observatoire de la laïcité.

Le site Internet du diocèse de Marseille publie le compte-rendu de cette audition, dans laquelle Mgr Pontier, avec les membres de cette instance créée par François Hollande et dirigée par Jean-Louis Bianco, sa « perception de la laïcité en France aujourd’hui, ainsi que les propositions de l’Église catholique suite aux événements de début janvier 2015 ».

Un discours d’une grande fermeté, à la veille de l’ouverture, mardi 24 mars, de l’assemblée plénière de printemps de la Conférence des évêques de France.

Soupçon porté sur les religions

Au nom de l’Église catholique, le président de la CEF « observe, déplore, regrette, une forme de laïcisation de la société c’est-à-dire, la mise en œuvre du projet de cantonner l’expression des convictions religieuses des citoyens dans le seul espace privé, lequel devient de plus en plus circonscrit ! ». « Ou du moins ce qui est défini comme espace public devient de plus en plus étendu », ajoute-t-il, y voyant « un soupçon porté sur les religions, un jugement négatif et sévère, une crainte injustifiée et surannée ».

Plus précisément, l’archevêque de Marseille réitère son opposition à cette proposition de loi, portée à l’Assemblée nationale par les radicaux de gauche, « au sujet de la création d’un principe de neutralité religieuse qui devrait s’appliquer aux structures privées pour respecter la liberté de conscience des enfants mineurs éventuellement accueillis, et tout spécialement pour celles recevant des subventions publiques ».

« Lier subventions et neutralité religieuse est contraire à la loi de 1905 qui n’interdit les subventions que pour les activités cultuelles », rappelle Mgr Pontier.

« Pourquoi vouloir légiférer au risque de réveiller les plus vieilles querelles ? », s’interroge-t-il plus profondément. « Il ne faut jamais oublier qu’on ne gagne rien à humilier une catégorie de citoyens, les membres d’une religion, voire même le fait religieux. L’humiliation prépare à plus ou moins long terme des violences revanchardes redoutables. »

Démarche « laïcisante »

« La radicalisation d’aujourd'hui n'est pas seulement le fait d’intégristes incontrôlables », lance même Mgr Pontier, devant cette instance placée auprès du président de la République et qui compte en son sein quelques représentants d’une laïcité des plus strictes... « Elle peut aussi trouver sa motivation et sa force par opposition avec une démarche « laïcisante » qui nie le fait religieux, lui interdit toute manifestation publique, assimile toute conviction spirituelle à une négation de la République. »

Au fond, et comme d’autres experts du champ religieux, le président de la CEF s’étonne du « malaise » de certains - politiques ou autres - devant « la persistance du sentiment religieux dont la mort a pourtant été annoncée depuis plus de trois siècles ». « Ne faut-il pas prendre acte de sa persistance ? », interroge-t-il, avant de se faire le relais de la « lassitude » de « beaucoup de croyants, beaucoup de jeunes chrétiens » devant « l’image qui est donnée du christianisme et des chrétiens ».

Moqueries, réflexions à l’emporte-pièce

« Beaucoup de jeunes chrétiens subissent encore des moqueries, des réflexions à l’emporte-pièce de la part d’enseignants bien éloignés de la laïcité demandée par l’État à ses fonctionnaires », rapporte-t-il, citant la difficulté de « créer des aumôneries en milieu scolaire », d’obtenir des subventions pour des activités éducatives et de loisir (camps de vacances et autres) ou encore - exemple original - de la pauvreté des « départements religieux dans les bibliothèques ou les médiathèques ».

« Et on pourrait ajouter à cette liste qui ne se veut pas accusatrice mais douloureuse », assure le président des évêques, qui - à rebours des préjugés laïcistes - réaffirme le souci du bien commun de son Église. « Nous savons que nous n’endoctrinons personne, nous savons que nous contribuons de manières multiples au vivre ensemble et à la fraternité. Nous savons que nous venons en aide à une partie de ceux qui sont le plus en difficulté dans la société. »

Image la plus déformée de la croyance

Quant aux attentats de janvier, contre les journalistes de Charlie Hebdo, les policiers et les juifs de l’Hyper Cacher de Vincennes, Mgr Pontier reconnaît avoir « été blessé par l’image la plus déformée de la croyance qui puisse être donnée : le fondamentalisme, l’extrémisme ».

Devant l’Observatoire de la laïcité, il a plaidé pour « le développement des connaissances » (rappelant au passage que certains établissements catholiques accueillent « un pourcentage élevé d’élèves musulmans »), l’insertion de l’islam ou encore le dialogue interreligieux, mais aussi « la réconciliation des mémoires » (dont celle de la colonisation), le service civil et l’instruction civique.

Pour le président des évêques de France, « le danger qui nous guette ne vient pas que de l’extérieur du pays » mais aussi « de l’intérieur, du manque de perspectives, du manque de transmissions, du manque de projet ou d’idéal ».

Quelle vision de société poursuivons-nous ?
Quels liens entre citoyens voulons-nous vivre et promouvoir ?
Quelles valeurs communes pouvons-nous énoncer et transmettre ?
Quelle conscience et quelle recherche du bien commun nous habitent-elles ?
Quelle conception de la nation possédons-nous ?
Quelle vision de l’homme guide notre nation ? ...

 ... questionne-t-il en conclusion.

Anne-Bénédicte Hoffner
La Croix - 19.03.15

 

Publié dans Signes des temps

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LEVY 07/05/2015 18:43

Abus ou respect du principe de laïcité ? Dans la crispation - s'ajoutant à tant d'autres ! - que notre société semble se complaire à entretenir et à aggraver sur cette question, les polémiques me paraissent invalidées dès leur point de départ parce que la laïcité y est convoquée mal à propos. La laïcité en effet n’est pas un but mais un moyen : celui d’établir une paix civile, au moins suffisante, entre des croyants de confessions différentes qui durant des siècles, se sont voués réciproquement à tous les diables quand ils ne s'entr'égorgeaient pas.
Pour que la tolérance ne repose pas sur la base fragile d’un édit révocable et temporairement imposé à des fureurs concurrentes, pour que sa mise en œuvre actée et garantie par le législateur soit pérenne, pour qu’elle devienne davantage une civilité partagée qu’une obligation sujette à des contestations sur lesquelles viendrait se déporter la violence propre aux affrontements religieux, il fallait que la loi et l’Etat n’apparussent plus comme les protecteurs ou les instruments d’un culte favorisé, mais complètement affranchis du pouvoir ou de l’influence de toute institution cléricale. Proclamer la neutralité confessionnelle de l’Etat, c’était rendre celui-ci insusceptible de privilégier un culte, de servir ses intérêts et de seconder ses entreprises au détriment des autres cultes et bien sûr des non-croyants - ceci valant évidemment en tout premier lieu pour le culte majoritaire et historiquement placé en position dominante.
Mais cette neutralité n’est affirmée dans l’acte fondateur de la séparation des Eglises et de l’’Etat que secondairement par rapport au principe fondamental dont la République a reçu le legs des Lumières : l’exigence absolue de la liberté de conscience, composante essentielle des droits naturels, inaliénables et sacrés de la personne humaine, dont le libre exercice des cultes est le corollaire.
Autant dire que les disputes récurrentes sur la visibilité du fait religieux, les affrontements sur l'exposition et la prise en compte des spécificités confessionnelles - tel, tout récemment, la querelle sur les viandes et abattages rituels, qui a vocation à concerner toutes les autres prescriptions alimentaires, vestimentaires, capillaires … -, si elles renvoient au libre exercice des cultes, n'ont en eux-mêmes aucun lien direct avec la notion de laïcité. Il y a bien une solution à donner aux contradictions que ne peut manquer de faire apparaître la recherche d’un agencement consensuel entre prescriptions religieuses d’une part et normes laïques édictées par la loi d’autre part, mais elle se trouve dans une obligation de civilité républicaine, traduction citoyenne de la courtoisie ordinaire entre particuliers. Les efforts utiles étant ceux qui peuvent aboutir à ce que cette civilité soit majoritairement partagée par un consensus sur deux points essentiels : l’impératif de dégager des accommodements intelligents avec les dispositions légales afférentes au caractère laïque de la République, et la politesse civique qui enjoint de ne pas projeter dans l’espace partagé avec ses concitoyens les signes ostentatoires - i.e. outrancièrement démonstratifs voire provocateurs. - d’une appartenance religieuse, laquelle se doit toujours d’envisager l’impact de son exposition sur les sensibilités des dits concitoyens.
Ce qui amène à la vraie question : de quoi procède cette entrée en politique de conflits sur les couvre-chefs et les cuisines scolaires ? - et à sa réponse qui tient en ce constat : c’est bien aux thématiques de l’identité, à travers les détournements métaphoriques auxquels celle-ci se prête, que nous devons l'excitation des antagonismes, les repliements sur des communautarismes de plus en plus apeurés et agressifs, et finalement le creusement des haines.

Pierre Locher 07/05/2015 16:14

Je ne suis pas un "fan" des prises de positions de la CEF, mais c'est la meilleure réponse que l'on puisse faire à l'interview récent d’Élisabeth Badinter dans La Croix (6/05/2015) .