L'homme, merveille de Dieu

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le dernier ouvrage de Bernard Sesboüé porte en sous-titre Essai d’anthropologie christologique, c'est dire l'ambition de l'auteur de nous donner une vue d'ensemble de la révélation chrétienne en montrant qu'elle peut être l'objet d'une anthropologie, d'une vision chrétienne de la condition humaine, laquelle a été assez fortement contestée ces derniers temps.

Bien que s’adressant à un large public, le livre est celui d'un enseignant chercheur en théologie : il nécessite une certaine attention, on n'est pas dans l'approche très pédagogique d'une Marie-Christine Bernard (Les Fondamentaux de la foi chrétienne), ni dans les interviews limpides et stimulantes d'un Joseph Moingt, pour ne citer que deux personnes appartenant à la même spiritualité ignacienne. Bernard Sesboüé a d'ailleurs été l’élève de ce dernier, partageant avec lui une connaissance approfondie des Pères de l’Église, mais il se revendique surtout de la filiation du théologien allemand Karl Rahner et de celle d'Henri de Lubac, tous deux jésuites et experts à Vatican II et qu'il cite abondamment.

Le livre s'articule en trois parties, l'homme créé, l'homme pécheur, l'homme sauvé.

La première partie semble la plus importante, tant cette notion avait tendance à disparaître de l'univers chrétien ; l'auteur y rappelle certains fondamentaux auxquels il ajoute des compléments inattendus. L'homme est un être créé par Dieu et appelé par vocation à voir Dieu, tel est le paradoxe de la révélation chrétienne pour Bernard Sesboüé. Créé, donc radicalement et absolument différent de son Créateur, ce qui entraîne une conséquence oubliée de nos contemporains : « Je dois mon être aux autres. Je me reçois des autres. Je ne suis pas ma source. Mon origine ne m'appartient pas ». Créé pour voir Dieu, c'est-à-dire pour vivre de la vie même de Dieu, lui être semblable (1Jean 3,2), ajouter la ressemblance à l'image que nous sommes déjà du fait de notre statut de créature divine (commentaire de la Genèse faite par certains Pères de l’Église). Pourquoi paradoxe ? Parce que créature finie, nous sommes habités par une vocation infinie : l'humanisation parfaite de l'homme est identiquement sa divinisation. Mais, cette divinisation, il ne peut y parvenir seul : l'homme a besoin d'être libéré de l'incapacité où le met sa finitude : en tant qu'être créé, l'homme a besoin d'un salut. Là réside, sinon la nouveauté, mais une affirmation plus explicite qu'apporte Bernard Sesboüé : le salut est dans le projet divin dès la création, avant même le péché ou la chute (appelons cela comme on voudra), le « Dieu vit que cela était bon » précède le refus de l'homme (Adolphe Gesché disait : « Dieu a été surpris par le mal »). Cette vision du salut rompt radicalement avec celle, plutôt traditionaliste, du salut nécessité par la chute, pire, du Père sacrifiant son Fils ou du Fils venant « apaiser le courroux de son Père » et autres fariboles parfaitement antichrétiennes.

La vision de la mission du Christ en est transformée.

Toute autre aussi est la conception de l'homme pécheur qui en découle, objet de la deuxième partie. Bernard Sesboüé nous rappelle qu'il n'y a pas de théologie du fameux « péché originel » dans l'AT et que les Pères grecs n’emploient jamais l'expression due à saint-Augustin, expression qui a lourdement pesé sur la pensée occidentale. Mais cette question du péché de l'homme ne peut pas être évacuée, comme le font nos contemporains : le mal issu de la volonté de l'homme existe, on le constate tous les jours, une réflexion est nécessaire sur ce point d'autant qu'elle est en même temps une réflexion sur la liberté1. Quelques préambules sont à prendre en compte : la bonté de la création est plus « originelle » que le péché, l'homme n'a pas été créé pécheur, le « pouvoir de ne pas pécher » est l'état originel de l'homme. Il faut rajouter que les Orientaux ne parlent pas de péché, mais de corruption, et Bernard Sesboüé se demande si le terme de péché, qui s'impose depuis saint Augustin, fut un choix heureux.

L'homme sauvé, objet de la dernière partie, commence par une question : avons-nous besoin d'être sauvés ? Et de quoi ?

L'auteur rapproche les mots salut et bonheur  en rappelant que l’Évangile en fait un programme (Heureux ceux qui... le Royaume des cieux est à eux) et plus anciennement, l'AT donne deux images du salut : d'un côté la vie (« Aujourd'hui je place devant vous la vie et le bonheur d'une part, la mort et le malheur d'autre part »), d'un autre côté la libération du prisonnier ou de l'esclave (dont la « sortie d’Égypte », expérience fondatrice du peuple élu, est très souvent rappelée tout au long de la Bible, mais sur laquelle Bernard Sesboüé passe assez rapidement). Dans le Nouveau Testament, Jésus, avant d'être le Sauveur, est celui qui donne en lui l'image de l'homme sauvé, l'homme vrai, celui qui réalise concrètement la vocation de tout homme, révèle l’homme à lui-même. D'autre part, avant même sa résurrection, la parole du centurion au pied de la croix le révèle : la manière dont Jésus vit sa propre mort devient un récit de salut. La croix, scandale pour les juifs, folie pour les grecs révèle un Dieu tout autre qui respecte notre liberté jusqu'au bout. Le témoignage de vie par excellence est apporté par la résurrection de Jésus, même si le mot est ambiguë : ce n’est pas un retour à une vie antérieure (comme pour Lazare) et le monde de la résurrection est pour nous irreprésentable, nous prévient Bernard Sesboüé. Écrivant cela, il nous laisse un peu sur notre faim, comme lorsqu'il utilise les mots vie éternelle ou au-delà, mots « soumis à des malentendus et dont le sens devrait être retrouvé à partir de notre expérience humaine » (Christoph Théobald).

L’homme est l'homme de Dieu, tandis que Dieu est par excellence le Dieu de l'homme, conclut Bernard Sesboüé.

Pierre Locher

1 – Il me semble que le blogmestre de G&S souhaitait aborder le sujet (exact répond le blogmestre !)

 

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