La vie spirituelle au risque de l’incarnation

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les rapports de la vie spirituelle avec la vie économique et politique se situent au cœur de l’expérience humaine. Comment vivre à la fois la disponibilité à ce qui arrive et surprend, et construire en même temps le vivre ensemble des hommes dans les lourdeurs du réel. Trop souvent, les choix apparaissent tranchés. Ou bien il faudrait s’immerger entièrement dans les champs économiques et politiques, et si la recherche spirituelle vous habite, vous devenez vite un gestionnaire ou un militant suspect. Ou alors, il ne serait possible de vivre la quête du Tout Autre qu’à l’abri des turbulences de la société des hommes. Le christianisme, religion de l’Incarnation, refuse cette dichotomie. La dimension spirituelle y est vécue non dans un arrière monde, mais comme l’épreuve extrême du réel : l’effort de dépasser les représentations, pour vivre la présence. C’est admettre alors que le monde, les autres et Dieu peuvent toujours surprendre et défaire nos laborieuses constructions intellectuelles, sociétales, morales, religieuses.

Loin de s’épanouir dans une paisible sagesse, ce rapport est de l’ordre de l’affrontement dont la signification ultime nous est donnée dans le symbole de la Croix comme l’analyse Stanislas Breton dans son très beau livre Le Verbe et la Croix : « La Croix nous détourne d’un être plein et magnifique dont l’être  serait l’hypostase d’un avoir.(…) Ce qui est fou de Dieu ne tolère ni la disposition d’un univers ordonné à sa gloire ; ni le calcul d’architecture ou d’économie, qui ajuste au minimum de dépenses le maximum de rendement. Ce vide théologique a un nom dans nos Écritures. C’est le nom d’Amour ou d’Agapè » 1. Par-delà le mensonge lisse des carrières qui se donnent comme l'idéal de la condition humaine, les blessures de celui qui se laisse sans cesse appeler à naître tracent le chemin de la vérité de l’homme. La recherche spirituelle ne s’accomplit pas dans la conquête d'états de conscience subtils, mais, par-delà les lourdeurs de l'avoir, de l'habitude et des sécurités, dans l’accueil de cette réalité première, fondamentalement radicale et simple : je me reçois à chaque instant et je reçois le monde dans son incessante nativité.

Les mystiques des grandes traditions religieuses, lorsqu’ils veulent traduire cette traversée du réel, quittent les catégories théologiques ou dogmatiques qui les ont portées pour s’exprimer dans le registre de la poésie. Le travail de « poésie », dont l’étymologie évoque le travail créateur de l’artisan, indique un engagement qui ne soit pas un enlisement, c’est-à-dire un travail de naissance. Et une naissance advient dans le risque des sécurités et des maîtrises perdues comme l’exprime le poète René Char : « Ce qui m’a mis au monde et qui m’en chassera n’intervient qu’aux heures où je suis trop faible pour lui résister. Vieille personne quand je suis né. Jeune inconnue quand je mourrai. La seule et même Passante » 2.

Les combats contre la faim, la maladie, l’ignorance, l’exclusion, les injustices restent toujours des urgences. Cela passe par des législations nouvelles, des droits nouveaux pour les citoyens, des institutions à construire. Il faut nous y engager à condition de ne pas oublier ce que nous rappelle le philosophe libanais René Habachi, penseur de la gratuité : « Mais que l’organisation n’endorme pas l’inspiration, que l’institution n’abrite pas le manque d’imagination, que la raison ne stérilise pas la grâce et que la justice ne tue pas le don. Et surtout que l’existence d’une organisation ne dispense pas la gratuité se frayer de nouvelles issues » 3.

Bernard Ginisty

1 – Stanislas Breton : Le Verbe et la Croix, éditions Desclée, 1981, pages 110-111
2 – René Char :
Feuillets d’Hypnos in Œuvres complètes, La Pléiade Éditions Gallimard  1988 p. 178
3 – René Habachi : Théophanie de la gratuité. Philosophie intempestive Éditions Anne Sigier, 1986, p.183

Publié dans Réflexions en chemin

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Francoisjean 23/04/2015 13:58

René Habachi, scout en Egypte, a largement bénéficié de l’enseignement de l’aumônier ; le père Maurice Zundel. Celui-ci réunissait guides et routiers tous les 15 jours pour un commentaire d’Evangile, s’engageant, comme toujours, bien au-delà de ce qui lui était demandé pour partager Dieu avec ceux qui lui étaient confiés. Scellés par une profonde amitié par ces échanges intellectuels et spirituels, ils sont toujours restés amis et ont prolongé leurs échanges en particulier rue Monsieur à Paris. Ils y ont fréquenté les sommités alors présentes au rang desquels, on peut citer Treilhard de Chardin, Charles Du Bos, Mgr Jean Baptiste Montini …En fait, nous n’allons jamais assez loin dans notre conception de l’Incarnation. Nous sommes un et la vie de Maurice Zundel nous montre assez clairement que les combats que vous citez, sont l’essence même de l’Incarnation. On ne peut, en effet ignorer que ce que l’on fait au plus petit d’entre nous, c’est à Dieu lui-même que nous le faisons. Écoutons-le sur le problème de la propriété :
« … Un vrai problème, c'est chacun de nous mis en question et la vraie réponse, c'est chacun de nous ayant éventuellement modifié son cœur dans la lumière d'une réponse valable.
Une femme pauvre m'a dit ces mots que j'ai retenus : " La plus grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. On vient chez nous quand on est crevé, on s'assoit sur le coin d'une chaise, on dépose de quoi poursuivre notre misère quelques jours, et puis on s'en va tranquillement à Chamonix ou sur la Côte d'Azur. Mais personne ne croit que nous, les pauvres, nous avons quelque chose à donner. Nous sommes simplement un organisme qui bouffe, - et voilà ! Si on nous donne à manger, à la dernière extrémité, on est quitte. Personne n'imagine que nous aussi, nous éprouvons le besoin de donner. Personne ne croit à notre dignité et c'est cela notre plus grande blessure… Elle réclamait donc ce pouvoir de donner, ce pouvoir de créer, elle aussi, une joie, un bonheur, d'être, elle aussi, pour un autre, un espace où elle pourrait trouver sa joie et sa liberté…Seule en nous, la personne a des droits. Quand donc on parle des Droits de l'Homme, il ne s'agit pas de l'homme accapareur, il s'agit de l'homme devenu personne, de l'homme dans sa vocation de personne. Ce que les Droits de l'Homme veulent préserver, c'est en nous la vocation de la personne, la vocation de la grandeur, la vocation créatrice, la vocation de la dignité. Car enfin, qu'est-ce que la personne ? C'est l'être humain évacué de soi qui devient un espace où le monde entier peut trouver sa respiration… » (Conférence donnée à Londres au Centre Charles Péguy, le 16 février 1964 Maurice Zundel). En entendant certains politiques, journalistes, philosophes, et même théologiens, parler des « droits de l’homme », on peut se demander de quel « homme » ils parlent.