« Nous allons vers notre jeunesse »

Publié le par Garrigues et Sentiers

(Gaston Berger)

La prospective est à la mode. Devant les échecs assez piteux de nos prévisions, nous cherchons de nouveaux outils pour comprendre les évolutions de nos sociétés. La démarche prospective fut longuement mûrie par Gaston Berger 1, philosophe et homme d'entreprise. C'est à l'école de la vie qu’il a formé l'essentiel de sa pensée. Suite à des problèmes familiaux, ce futur directeur de l'enseignement supérieur doit quitter le lycée pour trouver un emploi. Il passe son baccalauréat à 25 ans après avoir connu la guerre de 1914-1918. Engagé dans une entreprise dont il devient l'associé, il poursuit des études de philosophie à Aix-en-Provence et fonde la revue Les Études philosophiques. C’est à plus de 40 ans qu’il quitte l’entreprise pour intégrer l’Université. Aussi pouvait-il ironiser sur ce bon père de famille qui lui demandait dans quel lycée parisien il fallait mettre son enfant de dix ans pour qu'il soit bien préparé à Polytechnique !

C'est autour de l'éducation que Berger situe l'enjeu fondamental de la prospective car la philosophie lui a appris que « c'est le moi plus que les choses qu'il faut mettre en question » 2. Pour lui, le préalable consiste dans les actes fondateurs de l'ironie socratique et du dégagement éthique par rapport à l'inflation de l'ego : « Mon aventure la plus personnelle est celle de mon dégagement. Un engagement doit être la décision d'un esprit libre. Mais il faut d'abord s'approcher de la liberté » 3.

Face à un monde en mutation constante, ce n'est pas dans la quantité des choses à apprendre que réside la garantie d'une adaptation. Au moment où le savoir s'étend vertigineusement c'est à la formation des qualités fondamentales de l'homme que l'on est renvoyé : donner le goût d'inventer, celui du travail collectif et les capacités à faire front aux multiples imprévus de sa vie car, pour lui, « Nous sommes dans un monde où il n'y aura bientôt plus de place que pour les inventeurs ». Et il ajoute : « Je crois que nous commettrions plus d'une faute si nous cachions à nos enfants que le monde dans lequel ils s'engagent n'est pas un monde assuré, en dépit de toutes les garanties que nous pourrons leur donner, si nous ne leur disions pas que ce qui a disparu définitivement du monde, c'est la tranquillité, une situation tranquille, un avenir tranquille » 4.

Quelques mois avant sa mort il exprimait ainsi sa vision du futur : « Tout se passe comme si l'humanité n'avait été créée jadis une fois pour toutes et voyait peu à peu décliner ses forces et s'éparpiller ses opérations. Elle semble au contraire le résultat d'une création continuée. À l’idée de la chiquenaude initiale dont les conséquences se dérouleraient automatiquement, il faut substituer celle d’une « aspiration » constante qui accroît sans cesse – et de plus en plus vite – la complexité, l’organisation, l’information au sens que donnent à ce terme ceux qui s’occupent de cybernétique. Si au lieu d'être poussés, nous sommes attirés, il est naturel que notre mouvement aille sans cesse en s'accélérant. La raison de nos actes est en avant de nous : nous allons vers notre jeunesse » 5.

Son Testament spirituel donne en quelque lignes le sens de cette jeunesse : « Je ne regretterai de la vie terrestre ni la puissance qui est méprisable, ni les plaisirs qui sont fragiles. Je ne puis m’empêcher de songer avec regret aux êtres. Il n’y a sur la terre que deux choses précieuses : la première c’est l’amour ; la seconde, bien loin derrière elle, c’est l’intelligence. Amour et intelligence ne se séparent d’ailleurs pas à qui en entend bien le sens. En dehors de cela, il n’y a rien. Dans le règne inconnu auquel j’appartiendrai quand vous lirez ces lignes, je voudrais encore pouvoir vous aimer » 6.

Bernard Ginisty

1 – Gaston Berger (1896-1960) né à Saint Louis du Sénégal. Le divorce de ses parents l’amène à venir à Marseille où il doit quitter le lycée au moment d’entrer en 1ère pour travailler. La guerre arrive, il s’engage le jour de ses 18 ans. Il reste 5 ans sous l’uniforme et revient officier de la Croix de guerre. Démobilisé, il retrouve sa place dans l’entreprise. Tout en travaillant, il décide de reprendre des études. Entre temps il se marie (son fils aîné est le chorégraphe Maurice Béjart) et devient associé de l’entreprise où il travaille. Pour ses études, il va rendre visite au philosophe d’Aix, Maurice Blondel qui l’oriente vers René Le Senne alors professeur de philosophie au Lycée Thiers de Marseille. Celui-ci lui donne des leçons après le dîner. Il passe son Bac à 25 ans, puis une licence et un Diplôme d’études supérieures tout en continuant ses occupations : il dirige le personnel de la maison, visite la clientèle, court les routes de Provence.

En 1926, avec quelques amis, il fonde la Société de philosophie du Sud Est qu’il dote d’un bulletin : les Études philosophiques. En 1931, il rencontre Henri Bergson qui l’encourage à travailler deux champs de la pensée : ceux de la vie mystique et de la réflexion sur le temps. En 1932 le R.P. Marie Eugène, fondateur de l’Institut Séculier N.D. de Vie, l’ouvre à la mystique des grands maîtres du Carmel. En 1934, il s’intéresse à la pensée de Husserl et va en Allemagne rencontrer le fondateur de la phénoménologie. En 1941, il soutient ses thèses devant la Faculté des Lettres d’Aix : Recherches sur les conditions de la connaissance. Essai d’une théorétique pure et Le cogito dans la philosophie de Husserl.

C’est alors qu’il quitte l’entreprise pour l’enseignement. Il est nommé à Aix et, tout en enseignant, participe activement à la Résistance. A la Libération, il est nommé Professeur et reçoit la médaille de la Libération. Suite à l’influence de Le Senne, il s’intéresse à la caractérologie et publie entre 1950 et 1955 le Traité pratique d’analyse du caractère et Caractère et personnalité. En 1953, il est nommé directeur de l’Enseignement supérieur au Ministère de l’Éducation Nationale où qu’il va développer ses idées forces : la décentralisation (chaque faculté devrait développer son génie propre), il transforme les Facultés de Lettres en Facultés de Lettres et Sciences Humaines les Facultés de Droit en Facultés de Droit et Sciences économiques ». Il crée les IPES pour les élèves professeurs et les doctorats de 3e cycle. Il se préoccupe de la liaison Université-Industrie et promeut la création d’écoles d’ingénieurs d’un nouveau type, les INSA (Institut National des Sciences Appliquées). Il est préoccupé par la formation permanente des enseignants et propose l’année sabbatique : une année tous les 7 ans pour des stages et des travaux d’information. Son projet est refusé par le Ministère des finances. En juillet 1960, il quitte la direction de l’enseignement supérieur pour se consacrer à la recherche et notamment au Centre d’Études Prospectives qu’il avait fondé avec des universitaires, des chefs d’entreprises et des hauts fonctionnaires. Il est nommé Directeur de recherche à l’École Pratique des Hautes Études. Le 13 novembre 1960, il perd la vie dans un accident de voiture. À l’initiative du Président Senghor, l’Université de Saint Louis du Sénégal porte le nom de Gaston Berger.
2 – Gaston Berger : L'homme moderne et son éducation, P.U.F 1962, p.80.
3 – Id. page 195.
4 – Id. pages 144-145.
5 – Gaston Berger. Texte intitulé L’idée d’avenir publié dans la Revue Les Annales, août 1960. Repris dans l’ouvrage posthume Phénoménologie du temps et prospective. P.U.F. Paris 1964, p.235-236. Maurice Béjart, fils aîné de Gaston Berger, a lu ce texte lors de son discours de réception à l’Académie des Beaux-arts, en 1994.
6 – Cité par Louis Millet in L’esprit de la Prospective, Revue Études philosophiques, 1961, n°4, page 391.

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