La Paix et la Trêve de Dieu dans le Royaume de France au onzième siècle

Publié le par Garrigues et Sentiers

À la fin du Xe siècle, en 989, quand se met en place à la tête du royaume franc la nouvelle dynastie capétienne, l’autorité royale sur les seigneurs du royaume franc (justice, police, taxes diverses), s’est amenuisée jusqu’à quasi disparaître au bénéfice de seigneurs de diverses carrures qui l’ont eux-mêmes accaparée à leur profit en la morcelant et qui continuent à se battre pour renforcer chacun sa part aux dépens du voisin. Ces désordres sont d’autant plus graves qu’ils s’étendent, de bas en haut, à toute l’aristocratie. Les petits seigneurs se disputent pour un champ, un péage local, une poignée de serfs ; les grands ont mis la main sur ce qui relève directement de la haute autorité publique : une forte milice, la justice de sang, les nominations d’évêques, la « tutelle » de terres ecclésiastiques, les péages successifs d’un grand-chemin.

Fin Xe siècle, les dignitaires de l’Église, évêques et abbés des grands monastères, en accord avec quelques grands seigneurs, s’entendent et s’organisent çà et là pour lutter contre cette foire d’empoigne qui enfièvre les sires laïcs, petits et grands, et parfois même les seigneuries ecclésiastiques. À leur manière, souvent expéditive et brutale, tous ces dignitaires mêlent à leur éventuelle rapacité le souci légitime de défendre leur patrimoine, leur autorité, voire leur vie, dans les limites de la loi, et en même temps de remplir la mission négligée par le monarque, et qui est devenue maintenant la leur, à eux évêques ou même barons : celle de rétablir la paix et de conduire ainsi le peuple de Dieu vers son salut, dans la discipline, l’ordre et la concorde.
On commence donc à voir certains d’entre eux – évêques, moines, hauts seigneurs – dès les années 980, organiser à ce titre des rencontres régionales, dont le thème général est la paix. Des foules s’y rendent avec ardeur, en procession, venues parfois de loin, pleines d’espoir. S’y mêlent le clergé, haut et bas, en habits liturgiques, et toute la foule des laïcs : gens des villes, gens des châteaux et, plus que tout, un véritable déferlement paysan, âges et sexes mêlés. Vue l’ampleur de ces foules immenses, on se rassemble sur les plus vastes espaces, notamment les prairies, on y célèbre, on y prie, on y palabre, on y prêche.
Les assemblées, en effet, dites « de paix » sont désignées comme des « conciles ». Convoquées comme elles le sont par les évêques et les grands seigneurs, elles fonctionnent sous leur autorité, seule manière aux yeux de tous de trouver dans une concorde au moins provisoire, régie par l’Esprit Saint, une issue à ces problèmes de violence, et pour cela élaborer, formuler et adopter des décisions. Élaborer les mesures à prendre et les formuler, les organisateurs ont prévu la chose. Mais pour les faire adopter, il leur faut l’adhésion des foules : l’acclamation des foules.
Dans l’atmosphère chrétienne qui est celle de l’époque, rien n’aboutira sans le soutien divin, chacun en est persuadé. C’est là que doivent intervenir les saints et leurs reliques. Membres de la cour célestes, ils ont à tout moment accès à Dieu ; enracinés comme ils le sont dans un terroir, une profession dont ils sont éventuellement les saints patrons, un sanctuaire où sont déposés leurs précieux restes et où défilent leurs fidèles par foules entières, ils les connaissent, les besoins des gens du lieu ! Des communautés chrétiennes, vastes ou réduites, les honorent. Seule leur intercession conjuguée peut attendrir la justice de Dieu. L’ensemble de ces journées « conciliaires » est donc mis sous la protection des saints localement les plus populaires dont les reliques sont apportées cérémonieusement des environs, voire de la région, en processions, dans leur châsse, au milieu des foules. C’est là, en effet, dans ces inestimables restes, qu’est concentré, pense la foule chrétienne, tout leur pouvoir thaumaturgique. Rien n’est trop beau pour les conserver, ces saintes reliques, et pour les exhiber. Les châsses où elles reposent en témoignent : plus elles rutilent, plus elles suscitent de prières et d’aumônes, et plus on en espère leur heureuse intervention dans les problèmes des hommes.
Voici la description que donne, en 1033, de ces initiatives ecclésiales et populaires, de ces assemblées déjà vieilles de quasi cinquante ans, le chroniqueur Raoul Glaber. Elles ont eu des hauts et des bas. Puis le millénaire de la naissance du Christ, et plus encore celui de sa mort (1033) ont suscité un nouvel élan : « En l’an mil de la Passion du Seigneur, et d’abord dans les pays d’Aquitaine » les évêques et les abbés « commencèrent à réunir l’ensemble du peuple dans des conciles. On y apporta beaucoup de corps saints et d’innombrables chasses pleines de reliques ». Cette description valait pour la plupart des conciles. Une fois ces foules rassemblées, des prières et des cérémonies affermissaient la dimension religieuse de la rencontre, tandis que les prélats et les anciens parmi les laïcs (princes, barons) établissaient et proclamaient les décisions – les « canons » – du Concile pour qu’elles soient acclamées par la foule. Partout prioritaire s’imposait la protection des civils (clercs, paysans, marchands, pèlerins) contre les exactions des guerriers. C’est cela que la foule approuvait par d’interminables acclamations, parfois réduites à un mot : Pax, pax, pax… les mesures ainsi proposées. Il fallait ensuite obtenir de la gent prédatrice, les chevaliers et leurs valets d’armes, qu’ils s’engagent pas serment à les respecter, serment prêté sur les reliques – lesquelles ne manquaient pas – et ainsi sacralisé. Les contrevenants étaient passibles de graves sanctions spirituelles, comme l’excommunication, qui vous retranche de la société chrétienne. Là encore, la foule exultait.
De nombreux travaux historiques sont venus approfondir l’histoire quasi séculaire de ce mouvement. Le premier de ces conciles est signalé en 989 à Charroux, dans la Vienne. D’autres suivirent. On les vit naître et se répandre jusqu’en l’an mil dans toute l’Aquitaine et le Languedoc ; puis le mouvement s’étendit à la Provence, à la Bourgogne et au-delà, et enfin, très vite, à la France du Nord, et à l’ensemble du royaume (1030-1040). En gagnant le Nord, après 1020, les conciles attirèrent davantage l’attention des rois de France, eux-mêmes opiniâtrement attachés désormais à restaurer peu à peu leur autorité et dont le domaine propre, autour de Paris, Sens, ou Orléans, était concerné. On vit ces monarques, accompagnés de leurs grands vassaux, participer eux aussi à ces rencontres pacificatrices autour de Paris, et un peu partout dans leur domaine propre, puis dans les provinces proches : Normandie, Champagne etc. Les foules paysannes s’y montraient toujours aussi assidues, et y jouaient même un rôle croissant, en participant aux serments, et à tout ce qu’entraîne de responsabilités des rassemblements de cette importance. Il leur arrivait ainsi de côtoyer, outre le roi de France, un personnage aussi considérable que l’Empereur du St Empire romain-germanique, privilège qui fut celui, en 1024, des participants à un concile sur la Meuse, auquel prenaient part à la fois les deux monarques.

Le temps passant, et avec lui se répétant au fil des ans l’interminable série d’escarmouches suscitées par les seigneurs récalcitrants, l’expérience des artisans de paix s’élargit et leurs objectifs se précisèrent. On voit énumérés ceux-ci, par exemple, dans un serment imposé en 1023 par les évêques de Beauvais et de Soissons aux seigneurs de la province de Sens : « Je n’envahirai en aucune façon les églises, ni les celliers des églises, sinon pour y saisir qui aura violé la paix ou commis un homicide… Je ne saisirai ni le paysan ni la paysanne, ni les marchands ; je ne leur prendrai pas leurs deniers, je ne les obligerai pas à se racheter. Je ne veux pas qu’ils perdent leur avoir à cause de la guerre de leur seigneur, et je ne les fouetterai pas pour leur enlever leur subsistance… Je ne détruirai ni incendierai leur maison ; je ne détruirai ni ne vendangerai leurs vignes sous prétexte de guerre ; j’observerai ce traité à l’égard de tous ceux qui l’ont juré, s’ils l’observent à mon égard ».
Une fois retombée la ferveur de chacun de ces conciles, quel qu’il fût, et chacun des participants rentré chez soi, des irréductibles n’en continuaient pas moins à sévir et à enfreindre les dispositifs de paix. Les museler complètement n’était pas une tâche facile. Des ligues de paix se formèrent donc, pour agir avec plus de continuité et venir plus sûrement à bout de ces trublions. Exemple parmi d’autres, on voit ainsi l’évêque de Bourges, face aux violences de la noblesse locale, instituer en 1035 une de ces ligues, en enjoignant à tous les diocésains de plus de 15 ans d’y participer. Cette ligue de petites gens, dirigée par des prêtres et stimulée par l’importance de sa mission, commença par des victoires. Puis la troupe entraînée et disciplinée des chevaliers du comte de Déols la tailla en pièces. Cette ligue populaire avait tenu bon trois ans. Des ligues semblables se formèrent çà et là, et cela jusqu’au XIIIe siècle dans le midi, mais avec des succès souvent précaires.

Une autre initiative commençait cependant à prendre le pas sur celle-ci, pour atteindre un objectif analogue – la paix – par des chemins différents. Elle prit nom la « trêve de Dieu ». Il ne s’agissait plus, en période d’hostilité, de respecter certaines pratiques ou certaines personnes : c’est la guerre elle-même que l’on bannissait, et avec elle tout usage des armes, à certains moments bien déterminés. Les périodes choisies coïncidaient soit avec des moments spécifiques de l’année liturgique (période de Pâques par ex.), soit, à longueur d’années, avec certains jours de la semaine, à savoir le dimanche (jour du Seigneur) associé le plus souvent aux trois jours qui le précédaient et le préparaient, à savoir du jeudi matin au lundi matin, calendrier défini au concile d’Arles (1037-1041) en souvenir de la Passion. Dans la deuxième moitié du XIe siècle, les conciles de paix, que la violence générale imposait partout en Europe, décrétèrent le plus souvent ces trêves comme la mesure la plus efficace. Puis, sans disparaître complètement, cette violence et ces exactions seigneuriales perdirent de leur insupportable gravité, quand la justice des Grands – ducale ou royale – eut peu à peu repris les choses en main, en France comme en Europe, et cela dès la fin du XIe siècle. L’exemple parmi les plus précoces en fut celui de Guillaume le Conquérant, qu’on vit ainsi affirmer son autorité aussi bien en Normandie, dont il était le duc – on parlait alors de paix « ducale » – qu’en Angleterre dont la conquête le fit roi (1066) : dès lors seules les armées royales intervinrent en cas de troubles, les milices des grands n’opérant dans les États normands que sur convocation du souverain. Dans le royaume de France, le monarque le plus efficace en la matière fut plus tardivement Louis VII (roi de 1137 à 1180) : on le vit déclarer dans son royaume, en 1155, une paix de 10 ans, sans plus aucune référence aux milices et sanctions spirituelles de jadis, mais seulement à la protection du roi. Dans l’Empire germanique aussi et peu à peu dans toute l’Europe, au courant du XIIe siècle, partout les rois s’imposaient comme les justiciers suprêmes : Justice de paix, puis justice d’appel aussi.

En définitive, ce mouvement de paix, puis de trêve, qui avait suscité tant d’espérance, tourna court. Il était quelque peu utopique, et, surtout, l’installation d’une autorité royale forte le rendit obsolète. Il laissa pourtant des traces durables. Il fit prendre conscience à la noblesse des responsabilités morales et chrétiennes liées à ce qu’elle avait d’autorité et de devoirs, notamment à l’idéal chevaleresque  (défense des faibles). Il contribua à éveiller, parmi les communautés paysannes, la conscience de leur force latente quand elles agissaient unies, soit autour de leur curé quand il fallait prier, soit autour de leurs leader pour les questions purement laïques, quand il fallait se battre ou quand il fallait plaider. Cette force potentielle s’affermissait et grandissait quand elle se déployait dans la concorde au bénéfice d’une grande cause : la prédication de Pierre l’Ermite, qui déclencha en 1096 la première croisade dans le Nord de la France, trouva ainsi un écho profond dans les communautés paysannes, qui la ressentaient comme un aboutissement des prédications entendues par eux depuis un siècle, pour la paix. À ces prédications, Pierre l’Ermite ajoutait un puissant ferment eschatologique, puisque l’enjeu était le tombeau du Christ et l’adversaire les païens par excellence, les séides de Mahomet.

Charles de la Roncière

Publié dans DOSSIER LA PAIX

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