La guerre puis… La paix

Publié le par Garrigues et Sentiers

Mon plus lointain souvenir de ce monde remonte à la date tristement célèbre du 27 mai 1944 à Marseille. J’avais deux ans et demi.

Ma mère, moi et quelques locataires de l’immeuble n’avions pas eu le temps de nous précipiter vers l’abri habituel, la cave d’un autre immeuble situé à une centaine de mètres du nôtre, et nous nous étions réfugiés dans les W.C. de l’étroite cour commune à tout l’immeuble. Cet abri de fortune étant trop petit, ma mère et moi étions restées à l’extérieur près de la porte. Deux voisines hurlaient leur peur et leurs cris à la fois m’attristaient et m’épouvantaient. Ma mère me tenait par la main sans rien dire. Je levai alors mes yeux vers le ciel pour fixer mon attention sur autre chose que ces hurlements.

Le ciel était noir de poussière et de fumée. Ce fut ma première image du ciel, ce ciel dont on devait me dire plus tard que si j’étais sage je serai invitée à y monter, ce qui n’était guère encourageant pour l’instant.

Les yeux toujours levés, je vis distinctement un morceau de tuile se détacher du toit et un morceau de brique arraché de la façade, venir tous deux s’écraser dans la cour presque à mes pieds ce qui fit redoubler les cris. Je passai l’après-midi de ce jour-là à pleurer, joignant mes pleurs à la panique subie par ces voisines, une tata et une marraine que j’aimais bien. Beaucoup plus tard j’appris qu’une bombe était tombée dans une rue parallèle à la nôtre et qu’un petit garçon de mon âge avait été tué. Pourquoi lui, pourquoi pas moi ? C’était dans la comptabilité absurde de la guerre et il n’y avait pas de réponse.

Mon deuxième souvenir suit celui-là de près. L’alerte avait sonné, nous arrivions non loin de l’abri quand ma mère s’aperçut qu’elle avait oublié son sac. Elle me laissa dans l’encadrement d’une porte et retourna le chercher. Dans la rue, les gens fous de terreur fuyaient vers un abri incertain. C’était une foule éperdue que la rue semblait vomir comme une bouche d’égout libère ses rats par temps de grosse pluie. Cette vision surréaliste me provoqua comme une nausée et confusément se fit jour en moi toute l’absurdité de ce monde.

Les rares fois quand, plus tard, il m’arrivait de jouer à courir avec d’autres enfants cet écœurement revenait m’envahir avec, à la clé, cette question lancinante fonçant brutalement en moi : « Pourquoi cours-tu ? » et je m’arrêtais net dans mon élan. Jean-Paul Sartre a très bien analysé cela dans La Nausée et a jeté, à mon adolescence, un éclairage sur tout ce que j’avais vécu jusque là. Je peux même dire être allée jusqu’au bout de la lecture de ce livre avec une certaine appréhension, craignant d’y trouver pire par rapport à moi-même. Je n’ai jamais osé le relire.

Soudain derrière moi, la porte s’ouvrit et des personnes sortirent de l’immeuble pour se diriger vers l’abri.

Une vieille dame me demanda ce que je faisais là. Je lui répondis que j’attendais maman. Elle me dit : « il ne faut pas rester là, viens avec nous ». J’allais lui répondre que maman m’avait recommandé de ne pas bouger, quand je la vis revenir.

Un jour, les locataires se mirent à parler avec effervescence et à gesticuler dans le couloir de l’immeuble et maman revint vers moi toute joyeuse me dire : « la guerre est finie, c’est enfin la paix ».

Je la regardai sans comprendre. Qu’est-ce que c’était la paix et la guerre pouvait-elle finir ?

- « Ce n’est pas vrai », lui dis-je.
- « Mais si c’est vrai, il n’y aura plus d’alerte, nous n’irons plus courir dans les abris, la guerre est finie », me répondit-elle.
- « Ce n’est pas vrai », répétai-je, « je ne te crois pas ».

Ma mère resta interloquée.

J’étais née dans la guerre. À l’âge de quatre ans je n’avais vécu et connu que la guerre. Et pour moi la guerre était un état permanent et normal du monde, il n’y avait pas alternative. Mon entourage, mon immeuble, ma rue, tout mon cadre de vie baignaient dans la violence de la guerre.

Je n’avais aucune idée de la paix.

Étaient-ce les moments où il n’y avait pas d’alerte et où je pouvais jouer tranquillement sans être habillée en hâte et conduite vers l’abri ou réveillée le plus souvent en pleine nuit dans mon sommeil ? Mais je ne croyais pas que cet état de choses pouvait s’interrompre ainsi totalement. La guerre était pour moi une réalité immuable de ce monde comme il y avait cinq continents, des mers, des océans, des montagnes figées à la même place dans leur éternité.

La guerre était pour moi intégrée à cette terre comme un enfer imbriqué en elle à perpétuité.

Comme pour me donner raison, le lendemain de cette bonne nouvelle de la paix, les sirènes retentirent à nouveau. Je pressai ma mère de courir vers l’abri en lui disant : « Tu vois la guerre n’est pas finie ».

Ma mère tenta en vain de me calmer en m’expliquant qu’au contraire ces sirènes là annonçaient la paix. Mais pendant longtemps je me mis à trembler quand elles recommençaient à retentir.

Cependant tout respirait les méfaits de la guerre. Les maisons démolies offraient à ma vue leurs pans de mur noircis. Les queues s’éternisaient devant les magasins d’alimentation. Les prisonniers, dont un de mes oncles revenaient très amaigris, les vêtements en loques. Il y eut des règlements de compte, des dénonciations, dont certaines sous le manteau, de ceux qui s’étaient enrichis par la collaboration avec l’ennemi.

On commença à parler des milliers de juifs qui avaient été tués mais dans mon esprit et dans l’esprit de nombreux adultes aussi c’était à cause de la guerre comme l’enfant mort sous les bombardements. Pour moi le mot « juifs » ne représentait pas une religion mais les habitants d’un pays du Moyen Orient en guerre. Le mot « génocide » ne se prononçait pas encore.

Puis le calme se fit. Un étrange silence s’établit comme une plaie à peine refermée et prête à se rouvrir au moindre choc.

Puis à nouveau il y eut des bruits de guerre : le Japon, l’Indochine, l’Algérie et leurs milliers de morts. Comme la paix était difficile à réaliser dans le monde ! La guerre était devenue une maladie incurable, comme une pandémie mortelle entrecoupée d’instants de rémission, des instants auxquels on pouvait peut-être donner le nom de paix.

Je ne m’étais guère trompée dans ma petite enfance sur cette pérennité de la guerre. Elle pouvait être froide ou éclater en conflit meurtrier dans n’importe quel endroit du monde comme la peste dont parlait Albert Camus. C’était toujours ce même enfer imbriqué sur terre qui livrait ses morts au hasard, en plus ou moins grande quantité.

Et nous chrétiens, nous essayons d’imaginer un lieu d’enfer au-delà de cette terre ! Mais il est ici cet Enfer dont nous sommes incapables d’assumer l’existence, faute d’y reconnaître nos responsabilités, que nous rejetons volontiers vers un ailleurs.

Il est même en chacun de nous car nous avons nos propres guerres nourries envers les autres et souvent il n’y a pas de meilleure cachette pour l’Enfer que nous-mêmes.

Beaucoup plus tard j’allais découvrir une autre paix, celle de Celui qui nous a dit : « Je vous donne ma Paix, je vous laisse ma Paix » et heureusement pas comme le monde nous la donne.

Et aujourd’hui je peux dire à Jésus les mots qu’Aragon disait à Elsa et chantés par Jean Ferrat, car ils sont dignes de s’adresser en chanson à Dieu lui-même :

« J’ai tout appris de Toi sur les choses humaines
Et j’ai vu désormais le monde à Ta façon…
J’ai tout appris de Toi pour ce qui me concerne
Qu’il fait jour à midi, qu’un ciel peut-être bleu…
J’ai tout appris de Toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines…
J’ai tout appris de Toi… »

Ta compassion, Ton Amour, Ta Paix, ces derniers mots que je prononce intérieurement à la messe à la place du « À toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire » mots de triomphe, mots de vainqueur affichant ses trophées qui écrasent et rejettent le « je vous laisse ma Paix ».

Christiane Guès

Publié dans DOSSIER LA PAIX

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