L’enfant de la nuit

Publié le par Garrigues et Sentiers

Il a encore un brin de songe accroché aux paupières.
Entrebâillant le jour, son regard dans la nuit
Baigne, lucarne inquiète, tous ces gens qui s’affairent
Comme des cauchemars vivants surgis de son esprit.

Des mots en aile de chauve-souris le frôlent.
Le cri d’une sirène, le bruit sec d’un tiroir
Font que dans son cœur mille feuilles au vent s’affolent
Et le rendant coupable l’acculent au désespoir.

L’enfant pleure. On tape. Un chien hurle dehors.
La fabrique est en feu et givre les fenêtres
D’un éclat menaçant qui rayonne la mort
Sur les choses et les gens en désordre sans être.

Une main l’habille en hâte, tire la sienne. Il court.
La rue crache les gens comme l’égout, les rats
Pour il ne sait quel port, quelle mer ! Le monde est sourd
A ses questions. La peur était-ce donc cela ?

On lui a dit : la guerre. Mais il n’a pas compris.
Il est né du galop, du fracas, de la nuit.
y-a-t-il autre chose ? Un toit ? Un autre abri ?
Les rives de la paix c’est l’inconnu pour lui.

Il y a des pays où l’enfant se réveille
Au soupir de l’écume jouant sur les rocher
Glissé jusqu’à sa joue qu’en perles il ensoleille
Pour cueillir le sourire qu’il est venu chercher.

Le chant des hirondelles qui baptisent leur nid
Fait frissonner les cils qui époussettent les rêves.
Ici l’aube étonnée déploie à l’infini
Les réveils de printemps qui prédisent les trêves.

Une femme se penche au berceau du bonheur
Doucement le caresse et fuse une chanson.
Les toits offrant leur mer paisible la reprennent en chœur
En jetant leurs bouffées aux calmes horizons.

Ainsi l’enfant s’éveille comme on ouvre un beau livre,
Comme une baie naïve que guette le soleil
Comme un volubilis que la rosée enivre
Comme le jour soudain vient égayer le ciel.

Pour l’enfant de la guerre, il n’est qu’une nuit lasse.
L’aube touche le soir en lui glissant ses morts.
Le désert a bu les chemins et ivre de l’espace
Jette à ses pas menus ses sinistres trésors.

Le ciel trahit le jour de son âcre poussière
De fumées, de débris qu’il charrie au hasard.
Les couleurs sont parties vers d’absurdes frontières
Et les petits enfants ne peuvent y prendre part.

Comme le vent joueur saisit, lance, laisse et reprend
Le fétu imprudent trouvé sur son passage,
Ciel et terre, tour à tour, dans leur marché de sang
Se jettent son regard pour un nouveau naufrage.

Encore combien d’enfants sacrifiés à la guerre
Avant qu’un chemin neuf s’entrouvre sur la paix ?
L’avenir c’est toujours la peur sur cette terre
De la nuit, on ne voit pas d’étoiles se lever.

Christiane Guès
Écrit en 1967

Publié dans DOSSIER LA PAIX

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