De la paix au génocide

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le vécu d’un grand reporter

L’illusion d’un monde fini où régneraient la paix et les grands équilibres n’a pas fait long feu et, au début des années 90, les situations de crise ont recommencé à se multiplier. Réveil des nationalités en Europe. Appétits libérés dans l’ancien pré carré africain des puissances coloniales. Avec pour conséquence de part et d’autre des enchaînements de violence et des dérapages monstrueux. D’où, dans mes carnets de reportages, les troublantes similitudes qui associent, dans mes souvenirs, la désintégration de l’ex-Yougoslavie et le génocide du Rwanda.

Le plus court chemin entre la paix et l’horreur, je l’ai parcouru dans la nef de l’église de Kibuyé au Rwanda, en juin 1994, sur les pas de l’opération « Turquoise » menée par l’armée française trois mois après le génocide. Au cœur de ce sombre édifice, un jeune prêtre congolais m’avait accueilli avec un grand sourire. Il me fallut un peu de temps pour faire le lien entre l’insupportable odeur de mort et l’équipe de volontaires qui s’escrimait à lessiver à grande eau les murs noircis. C’est ici qu’avaient été achevés à la machette et aux explosifs, les centaines de Tutsis qui avaient cru échapper aux mises à mort du stade municipal. Comble de l’abomination, au dehors, sous un soleil de feu, les ossements des corps enterrés à la hâte perçaient autour des soubassements de l’église.et un peu partout dans le jardin du presbytère.

Comment un prêtre, homme de paix par excellence, pouvait-il affronter aussi sereinement un tel déchaînement de violence dans un Rwanda, christianisé depuis plus d’un siècle ? Dans quel état d’esprit s’apprêtait-il à célébrer la première messe dominicale organisée depuis le génocide, dans ce lieu imprégné de souffrance et de haine ? La vérité c’est qu’il n’avait aucune réponse à nous donner. Envoyé par son évêque sur le front du mal absolu, ce soldat de la bonne parole se bornait à faire face avec ses pauvres moyens à un véritable tsunami de la foi. Laissant à d’autres le soin de les juger, il accueillait les meurtriers d’hier venus restituer les objets du culte rescapés du pillage, et incapables de justifier leurs actes autrement que par des balbutiements pitoyables : « Père, on ne sait pas ce qui nous est arrivé…. ».

Rwanda « Tout le monde a poussé la faucheuse… »

Quelle confession aurait pu les absoudre de cet Oradour équatorial reproduit à des dizaines d’exemplaires à travers le Rwanda. Non seulement ils avaient obéi aveuglement à l’appel à l’extermination des « cancrelats » relayé par la Radio Mille Collines, mais ils avaient récidivé jour après jour. C’est dans les hauts des collines que se livrait la chasse aux survivants attestée par les vestiges humains répandus dans la forêt. Trois mois plus tard, il ne restait plus qu’une poignée de fantômes tailladés et hagards, surgis de la brume et du froid pour aller à la rencontre des médecins de l’opération « Turquoise ».

Depuis vingt ans, on s’est efforcé de comprendre les mécanismes qui ont conduit au troisième génocide du XX° siècle. Mais dés 1994, dans son « Histoire d’un génocide » publiée chez Fayard, Colette Braeckmann, une journaliste belge qui avait parcouru l’Afrique centrale pendant quinze ans, avait analysé le drame avec une liberté de ton remarquable. A la question : Pourquoi avait-il fallu que la mort d’un million d’êtres humains défigure le royaume paradisiaque (Rwanda et Burundi), qui avait tant séduit les explorateurs du XIX° siècle, elle avait répondu sans prendre de gants : « …Tout le monde a poussé la faucheuse, pour ne pas être fauché soi-même, et aussi parce qu’elle faisait du bon travail. Elle dégageait des champs et des maisons, créait de l’espace, brisait des siècles de contraintes et de tabous… ». Et Colette Braeckmann de poursuivre à l’attention de notre jeune prêtre de Kibuyé : «  Le Diable est revenu sur terre se sont écriés les missionnaires. Le Diable… Sur les collines du Rwanda, il n’y avait que l’homme, tel qu’en lui même la haine le retrouve. Que l’homme, soudain projeté au-delà du bien et du mal…. ».

Comment passe-t-on d’un état de paix à un cataclysme qui aveugle les consciences et submerge les valeurs les plus élémentaires ? Une fois le désastre accompli, il est tentant de privilégier la thèse de la fatalité. Dans cette optique, l’avion abattu à l’approche de Kigali, le 6 avril 1994, avec à son bord les présidents Juvénal Habyarimana et Cyprien Niaryamina, au retour des négociations de paix d’Arusha, aurait été la mèche d’un désastre annoncé. Les ingrédients de cette bombe potentielle sont connus : la surpopulation du Rwanda (456 habitants au km2 ), les rivalités ancestrales entre les Tutsis, héritiers d’une tradition pastorale et les agriculteurs Hutus cantonnés à des parcelles minuscules, la stratégie élitiste des missionnaires belges en faveur de la minorité Tutsi puis leur volte-face en faveur de la majorité Hutu et, pour couronner le tout, le jeu trouble des grandes puissances au confluent des zones d’influence du monde anglo-saxon et de la francophonie. Au total, toute une gamme d’intérêts que contrariait la perspective d’un règlement pacifique. Or précisément c’est un espoir de paix que venaient d’apporter les accords d’Arusha. Il convenait de l’enterrer au plus vite, ce qui fut fait !

En dépit des apparences, les enchainements qui ont conduit au génocide du Rwanda nous concernent. Ce n’est pas en Afrique centrale mais en Europe, à deux heures de vol de Paris, que se réveillèrent en 1991 les vieux démons de la haine des autres. On venait à peine de célébrer la chute du Mur de Berlin comme le point de départ d’une nouvelle ère de paix que l’ex-Yougoslavie s’embrasait. La désintégration de cette construction artificielle de peuples, de religions et de cultures, allait s’accompagner d’actes de barbarie comparables à ceux qui couvaient dans l’Afrique des grands lacs.

Yougoslavie : un drame en trois temps

Acte 1 : le divorce. En septembre 1991, une haie de drapeaux, les uns à damiers, les autres frappés de l’emblème yougoslave, balisait la fracture entre Croates et Serbes au confluent de la Save et de la Kupa, à 60 km au sud de Zagreb. Dans la ville fantôme toute proche de Petrinja, Pierre Blanchet, Grand Reporter au Nouvel Observateur, venait de trouver la mort dans sa voiture déchiquetée par une mine. Les voisins et amis d’hier exhumaient les cadavres de la seconde guerre mondiale : charniers oustachis (la république croate d’Ante Palevic) contre massacres tchetniks (les partisans de la Fédération) pour mieux renier soixante-dix années de vie commune. Des familles se séparaient. C’était le cas d’Anna, une fermière du village de Tomarevo. Croate elle avait épousé un Serbe. Le couple avait tenu trente et un ans et engendré deux filles et un garçon. Et puis un beau matin de juillet le contremaître sans histoire avait pris un coup de sang. En claquant la porte il avait juste grommelé : « Je pars et vous entendrez parler de mon couteau… ». Depuis, Anna ne croyait plus aux chances de paix. Les soldats du 57e bataillon de la garde croate non plus, qui montaient prendre leurs postes dans les tranchées en saisissant au passage les chapelets accrochés à un porte-manteau.

Acte 2 : Le dépeçage. Février 1993, l’étau se resserrait autour de Sarajevo, enjeu majeur de la lutte pour le dépeçage de la Bosnie. Au cœur de l’hiver le convoi humanitaire du comité Alsace-Sarajevo dans lequel nous nous trouvions avait été rançonné par les miliciens serbes au verrou d’Illidza puis abandonné dans la neige à la merci des snipers. Seule l’intervention d’une colonne de blindés onusiens, dépêchée par le général Morillon, nous permit de sortir de ce mauvais pas et de livrer 11.500 colis familiaux à la population encerclée. Le martyre de la capitale historique de la Bosnie, qui avait accueilli les jeux olympiques d’hiver de 1984, symbole de paix, a été maintes fois décrit. J’en garde toutefois une image indélébile, celle d’un chirurgien. Chef du service traumatologie de l’hôpital de Sarajevo, le docteur Kukenovic nous avait reçus au petit matin enveloppé dans un grand manteau bleu pour lutter contre le froid. Recru de fatigue, les sabots encore maculés de sang, une barbe de trois jours, il trouva cependant la force de nous offrir une image d’espoir en ouvrant la porte d’un petit local abritant cinq couveuses en état de marche pour les prématurés, avec ce seul commentaire : «C’est pour eux que nous nous battons… ». Un vrai sujet de fierté pour le docteur : « Nous leur réservons l’essentiel de l’électricité disponible. Ils représentent la vie… ». L’oxygène manquait, les coupures de courant étaient fréquentes, un obus de 155 mm avait laissé un trou béant dans une des salles d’opération, mais les trois équipes du Docteur Kukenovic tenaient le choc. Elles avaient réalisé 9000 interventions en l’espace de neuf mois. Dehors, le cimetière débordait sur le terrain de football et gravissait chaque jour un peu plus la pente sous les fenêtres de l’hôpital.

 

Acte 3 : Le génocide. Le 7 juillet 1995, Aliza, un jeune homme de dix sept ans parvenait à bout de forces aux abords de l’aéroport de Tuzla où des centaines de femmes attendaient sous des tentes de fortune des nouvelles de la ville assiégée de Srebrenica, à 50 km à vol d’oiseau. Messager du malheur, il apportait la nouvelle du pire massacre commis en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale : quelque 8000 hommes et adolescents âgés de 15 à 65 ans de nationalité bosniaque (musulmane) venaient d’être assassinés. Un crime commis au nom du principe de la purification ethnique par les soldats et miliciens placés sous le commandement du général Ratko Mladic. L’horreur de ce « génocide », comme le qualifia le Tribunal pénal international, se doubla d’un honteux camouflet pour les Nations Unies. Non seulement la protection de l’enclave était une mascarade, mais les 400 « casques bleus » hollandais présents à Srebrenica avaient livré ceux qui s’étaient placés sous leur protection. Le tribunal de la Haye vient d’ailleurs de rendre l’État Néerlandais civilement responsable de 300 morts. Une victoire dérisoire pour les femmes qui étreignaient le jeune Aliza en bordure des pistes de Tuzla. Elles le couvraient de larmes et de baisers en lui murmurant à l’oreille les noms des absents : « Et celui là, est-ce que tu l’as vu, est ce qu’il a survécu… ? »

Depuis, la paix s’est installée vaille que vaille dans la Bosnie découpée en trois morceaux. Les touristes reviennent sur les côtes de la Croatie, et la Serbie a de bonnes chances d’intégrer l’Union européenne. Mais comment faire semblant d’oublier qu’une guerre entre européens, qui nous ressemblent, a fait 200.000 morts, bafoué nos valeurs et bouleversé la vie de plus de deux millions de personnes déplacées ? Le feu éteint dans l’ex-Yougoslavie par les accords de Dayton en Novembre 1995 couve aujourd’hui aux frontières de l’Ukraine. Il brûle en Irak, au Proche-Orient, en Tripolitaine…

Non, vraiment nous n’avons pas de leçons à donner aux Hutus et aux Tutsis. Il est en revanche urgent de se préoccuper de sauvegarder la paix, notre bien commun toujours plus fragile.

Jean-Pierre Zehnder

Publié dans DOSSIER LA PAIX

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article