Le pape peut-il réveiller l'Europe ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

François est très attendu à Strasbourg,
où il interviendra devant le Parlement européen et le Conseil de l’Europe

le 25 novembre

L’événement est exceptionnel. Avant François, seul Jean Paul II avait tenu un discours devant les députés européens à Strasbourg. C’était en 1988, à une époque où la Communauté européenne ne comptait que 12 États membres et où l’urgence, soulignée par un pape visionnaire, était d’abattre le rideau de fer qui séparait le continent en deux camps. Aujourd’hui, l’Union compte 28 pays, et les espoirs de réconciliation ont été en partie tenus. Le pape François s’adressera à une Europe dont le principal problème serait plutôt la crise économique et ce que d’aucuns qualifient de crise d’identité.

La visite sera très rapide, à peine quatre heures, mais entièrement consacrée à l’Europe. Rien à voir avec les quatre jours de pèlerinage apostolique que Jean Paul avait effectués en Alsace à l’époque. Après son discours dans l’hémicycle du Parlement, principale institution de l’Union, François prendra la parole devant le Conseil de l’Europe, la plus grande organisation de défense des droits de l’homme en Europe, qui regroupe 47 pays membres (dont la Russie et l’Ukraine), avant de retourner à Rome. Le souverain pontife s’entretiendra avec le président du Parlement européen, Martin Schulz, qui l’a invité, mais il devrait aussi rencontrer le nouveau président de la Commission, Jean-Claude Juncker.

François, juste derrière Poutine et Obama

Au diocèse de Strasbourg, on ne cache pas la frustration de ne pas voir le pape à la cathédrale, même si on comprend ses priorités. « Cette perspective nous enchantait, puisque la visite aurait alors été l’occasion d’un contact avec les foules d’Alsace », nous confie Mgr Jean-Pierre Grallet, qui avait, lui aussi, invité le pape François à Strasbourg. « Ici, tout le monde veut voir le pape, y compris nos amis non catholiques… », insiste l’archevêque, qui accueillera néanmoins le pape à l’aéroport.

De fait, la popularité de François dépasse largement les murs de son Église. Et son pouvoir n’est peut-être pas que spirituel… Le magazine Forbes le considère comme la quatrième personne la plus puissante au monde, derrière Poutine et Obama, mais devant Angela Merkel et Bill Gates. « Le pape est très attendu par les élus de tous bords. Il suscite un intérêt comparable à celui de Barack Obama, venu à Bruxelles en mars dernier. Tout le monde veut l’écouter, même ceux qui critiquent l’Église », assure Grégor Puppinck, directeur du Centre européen pour le droit et la justice, une ONG spécialisée dans la défense juridique des droits de l’homme auprès du Conseil de l’Europe. Pourquoi cette attention ? « Les élus veulent entendre une parole prophétique à un moment où le projet européen semble mis en cause par les peuples », estime cet observateur privilégié de la vie des institutions européennes.

François, un prophète ? Alain Lamassoure, eurodéputé du Parti populaire européen (conservateur), ne dirait pas cela mais confirme l’intérêt des élus. « Nous écouterons le pape comme nous avons écouté le dalaï-lama. » L’ancien ministre souhaiterait que François rappelle « le miracle qu’est la construction européenne. On en a besoin ». « En deux générations, dit-il, nous sommes passés de la guerre permanente à la paix durable. C’est un espoir et un exemple pour le monde, et il faut le dire. » Autre souhait : « J’aimerais entendre le pape argentin parler du monde du XXIe siècle où le dialogue entre les cultures est de plus en plus nécessaire. »

Côté socialiste, on insiste sur les valeurs de partage prônées par ce pape, dont un des premiers gestes fut de se rendre à Lampedusa pour rencontrer des migrants. L’eurodéputé belge Marc Tarabella, qui se dit « militant laïque et agnostique », aime dire son « regard sympathique sur ce pape » : « Il suscite une vraie adhésion autour de son plaidoyer pour davantage de solidarité. J’ai l’impression qu’il défend des idées progressistes, contrairement à Benoît XVI. Je voudrais qu’il convainque les responsables politiques européens et les élus catholiques sur l’urgence d’une meilleure prise en compte des pauvres et d’un meilleur accueil des demandeurs d’asile ! »

Sortir de la torpeur individualiste

À l’instar de la plupart des élus et observateurs que nous avons contactés, Marc Tarabella pense que le pape aurait raison de vouloir peser sur les politiques : « Dans une Europe où 25 % de la population vit au-dessous du seuil de la pauvreté, le pape pourrait aider à infléchir des politiques néolibérales. » Même attente du côté de la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece), qui promeut l’économie sociale de marché. « Je suis certain que le pape reviendra sur l’impact social qu’ont les politiques européennes sur les plus pauvres, surtout depuis la crise bancaire de 2008 », confie le père Patrick Daly, secrétaire général de la Comece.

Mais le pape aura-t-il vraiment une influence importante ? François Mabille est sceptique. Pour ce professeur à l’université catholique de Lille, « le pontificat de François risque d’être trop limité dans le temps. Jean Paul II a insufflé une dynamique, mais il avait été élu relativement jeune. En plus, il manque au pape François des relais opératoires. Les réseaux existants, comme la Comece, sont peu influents… Et la préoccupation pour l’Europe n’est pas au cœur de l’Église depuis longtemps. »

Il n’empêche. L’enthousiasme est de mise dans les milieux catholiques. « C’est le moment pour François de réveiller la conscience chrétienne et de sortir les Européens de la torpeur individualiste dans laquelle ils se sont enfoncés », explique Mgr Grallet. « Le pape François pourra encourager avec flamme les Européens à être fidèles à leur vocation et à adopter une attitude pionnière, car on a besoin de modèles », estime Jérôme Vignon, président des Semaines sociales. Ce grand connaisseur des affaires européennes insiste sur le regard du pape argentin : « Ce pape non européen nous intéresse autant, je pense, parce qu’il manifeste une vision mondiale de la destinée humaine et du catholicisme qui se tourne maintenant vers l’Europe. » 

Un phénomène d’autant plus étonnant que le Parlement européen n’est pas particulièrement tendre avec l’Église catholique. « Aux yeux du Vatican, rappelle Jérôme Vignon, le Parlement européen est parfois le lieu extrême de la sécularisation dans l’UE. » Quant à la Cour européenne des droits de l’homme, qui dépend du Conseil de l’Europe, « elle tranche systématiquement en faveur du droit à l’avortement et va généralement à l’encontre des valeurs familiales prônées par l’Église », nous explique Grégor Puppinck. Celui-ci met par ailleurs en cause des « décisions de la Cour qui reflètent le plus souvent un rapport de force et non pas des valeurs communes ».

Pour une Europe fraternelle

Mais si Jean Paul II et Benoît XVI soulignaient, sans succès, les risques de cette Europe relativiste qui se couperait de ses racines chrétiennes, François semble avoir une approche différente. Jusqu’à présent, il a préféré critiquer une « Europe fatiguée ». Et il s’est demandé si celle-ci « jouait encore un rôle de mère pour le monde ou désormais de grand-mère ». Pour le père Louis-Marie Guitton, responsable de l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Toulon, « le pape François n’est pas en rupture avec ses prédécesseurs, mais il complète le message évangélique en exprimant ce dont on a le plus besoin aujourd’hui : une Europe fraternelle, solidaire, sensible aux “nouvelles pauvretés” comme les personnes âgées et les chômeurs. »

Aussi François pourrait-il réconcilier les catholiques avec l’Europe. Traditionnellement proeuropéens, ils sont souvent déçus par des institutions manquant de légitimité. « Les catholiques ont trop souvent peur de l’Europe dont ils méconnaissent le fonctionnement, mais François pourrait les remobiliser », estime Bernard Chenevez, ancien haut fonctionnaire et responsable de Nous Citoyens, parti du centre qui s’est présenté aux élections européennes. « Le problème, résume Grégor Puppinck, est que l’Europe est passée d’un fondement démocrate-chrétien à un idéal démocrate-libéral, abandonnant ainsi les valeurs du christianisme. En redonnant un sens au projet européen qui est aussi celui de l’Église, François pourrait remettre l’Europe dans le temps long de la civilisation. »

Henrik Lindell
pour lavie.fr

Publié dans Signes des temps

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Robert Kaufmann 22/11/2014 11:59

Contrairement à ce que les apprentis sorciers des partis extrémistes voudraient nous faire croire, dans leurs délires de repli derrière les murailles nationales, l'Europe unifiée, organisée et construite, est la seule voie pour nous, face aux défis du XXIe siècle.
Le Pape François en est certainement très conscient et cela justifie sans doute son initiative.
Pour mieux se faire entendre de tous, il a eu raison de différencier sa visite à Strasbourg de la rencontre avec l'Eglise Catholique locale.
Puisse t-il trouver les mots nécessaires pour redonner du souffle, sur le plan spirituel, politique, économique, social, à cette vieille Europe, pas tout à fait guérie de ses querelles et égoïsmes passés !
Robert Kaufmann