Divorcés remariés, quelle situation dans l’église ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

La préparation du synode sur la famille pose la question des divorcés remariés dans l’Église catholique.

Ma femme et moi sommes concernés directement par la question : nous sommes mariés depuis 41 ans, ma femme ayant dû divorcer d’un premier mariage dont elle a eu cinq enfants ; nous sommes engagés dans des mouvements d’Église et participons à la communion eucharistique dans une communauté chrétienne ouverte et vivante. J’ai eu une formation personnelle théologique et biblique.

Notre contribution se poursuivra dans trois domaines :

- L’expérience de couples divorcés remariés
- Une recherche biblique : peut-on connaître la position du Jésus historique sur le divorce ?
- Quels enjeux pour les communautés chrétiennes ?

1. L’expérience de couples divorcés remariés

Elle se veut modeste ; car un divorce est toujours une épreuve et une souffrance pour une famille. Certains médias ont tendance à idéaliser les familles recomposées : la famille est déjà par elle-même complexe dans le monde actuel ; le divorce et le remariage compliquent encore la situation tant sur le plan affectif, matériel (logement et finances) que relationnel, notamment pour les femmes seules qui ont la charge des enfants. De nombreux aspects positifs donnent heureusement sens à un nouveau départ après un premier échec :

- L’expérience d’une fragilité, celle de n’avoir pu tenir un engagement et d’avoir échoué dans un des ressorts les plus profonds de la vie humaine, l’amour conjugal. Ce sentiment d’échec sera d’autant plus fort que ce premier amour a été l’objet de grandes joies : découverte réciproque des conjoints, en pleine jeunesse avec des moments d’intense bonheur et l’expérience unique de vivre, pour la femme notamment, la fécondité de cet amour, en mettant au monde des enfants, les voir grandir et prendre leur autonomie ; lentement ce bonheur s’érode, ou tout à coup s’écroule, surtout lorsque la femme découvre qu’elle a été trompée et cela parfois depuis longtemps ; la tentation est alors grande de se replier sur soi : « j’ai été roulé un première fois, je ne croirai jamais plus à un amour possible ». Le risque est profond de s’enfermer dans la frustration et la colère, ou de « collectionner des aventures » pour se prouver affectivement et sexuellement qu’on continue d’exister. Autre piège : reporter sur les enfants une affection fusionnelle et en faire des confidents, ce qui peut être dangereux pour leur développement.

- Cette période difficile peut se traduire aussi par le déni de la réalité passée en refusant toute responsabilité dans cet échec : « je n’y suis pour rien ; c’est entièrement de la faute du conjoint ». La tentation est grande alors de s’enfermer dans la vengeance ou la haine, d’autant plus violentes que le premier amour aura été fort, ou au contraire de se culpabiliser et à l’extrême de considérer que la vie n’est plus supportable. Comment, après l’épreuve qui est vécue comme une trahison, notamment pour l’épouse, qui reste parfois sans métier avec des jeunes enfants, continuer à croire que la vie est un don, qui vient d’un Dieu Père alors que l’expérience du père de ses enfants est souvent désastreuse ?

- L’enjeu est d’abord de retrouver confiance dans la vie et en soi même, de savoir progressivement relire ce qui s’est passé, sans nier les aspects positifs ni les ombres du passé. Souvent un accompagnement psychologique peut aider à refaire cette vérité sur soi et à retrouver confiance en soi : ce n’est pas parce qu’une première expérience a échoué, que toute la vie est condamnée, tout bonheur impossible. Cela peut être le moment d’une perte de foi radicale ou au contraire d’un renouveau spirituel. La confiance en un Dieu Père peut alors reprendre une dimension existentielle, celle d’un amour qui demeure envers et contre tout. Il faut réapprendre à croire en un autre, à croire un autre amour possible, avec la conscience de sa fragilité, conscient que l’amour de l’autre n’est pas un dû, mais un don sur lequel je n’ai aucun droit. Cette expérience progressive d’un amour nouveau, né de décombres, redonne le goût de vivre ; il permet de réentendre quelqu’un nous dire : « je t’aime, tu as du prix à mes yeux » ; pouvoir le dire, c’est refaire vitalement l’expérience d’une nouvelle alliance possible. Tout à coup reprennent sens des récits bibliques, l’histoire d’un peuple qui a fait l’expérience toujours renouvelée de la fidélité de Dieu à travers des infidélités répétées : « c’est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert, et je parlerai à son cœur » (Osée 2,16). Cette histoire d’un amour qui ne vient pas de nous, gratuit, n’est plus seulement dans l’expérience lointaine d’un peuple de Dieu ni seulement dans les récits évangéliques des rencontres de Jésus avec la Samaritaine, Marie-Madeleine, des publicains et pécheurs… Elle devient expérience personnelle.

- Pour les enfants, le divorce est toujours un traumatisme terrible, surtout quand ils sont jeunes ; c’est la perte radicale des repères affectifs et matériels, le sentiment paniquant que tout leur univers structuré autour de la présence des parents s’écroule. Une enfant de six ans, à qui les parents venaient d’annoncer avec le plus de ménagement possible qu’ils n’allaient plus vivre ensemble, a fondu en larmes : « où vais-je dormir ? » c’est le sentiment de sécurité basique le plus profond qui est touché, joint souvent à un sentiment de grande culpabilisation augmentant encore la détresse : « c’est à cause de moi, que mes parents ne veulent plus vivre ensemble ». Les problèmes d’autorités pour la mère se posent en l’absence d’un père, notamment avec des jeunes adolescents. Ce sera progressivement pour les enfants une nouvelle découverte qu’ils peuvent être aimés, même si cet amour ne vient pas de leur père biologique, qu’ils ont du prix aux yeux d’un adulte. Leur fierté aussi de découvrir que leur père ou mère est de nouveau aimé. Tous doivent réinventer une nouvelle situation familiale aussi bien vis-à-vis de leur mère, de leur père absent, des frères et sœurs, du nouveau conjoint et de ses enfants s’il y en a. L’expérience de nouvelles affections peut permettre à des jeunes de traverser un divorce, qui restera toujours une épreuve, mais peut devenir occasion de croissance.

- Preuves aussi d’amour des parents séparés qui continuent à aimer leurs enfants et à faire chaque quinzaine, pour certains, plusieurs centaines de kilomètres pour les voir. Ils sont contraints à limiter leur train de vie pour des dépenses supplémentaires de logement ou de pension alimentaire ; ils s’interdisent devant leur enfant de dénigrer le conjoint qui n’a pas toujours cette même retenue. Découverte de l’amour aussi pour le nouveau conjoint qui apprend à aimer les enfants d’un premier mariage et éprouve que l’on peut aimer des enfants qui ne sont biologiquement pas de soi. Il comprend ce qu’a dû vivre Joseph, l’époux de Marie quand il a entendu le fils de sa femme lui dire : « Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas que je suis aux affaires de mon Père ? »

- L’expérience aussi d’un  pardon possible vis-à-vis du premier conjoint se fait dans un long cheminement, souvent douloureux, d’autant plus difficile si le divorce s’est mal passé et que tout ce qui avait été preuve d’amour devient occasion de manifestations de « haines procédurières et administratives ». Pardon aussi à vivre dans les familles nouvelles et anciennes, avec les parents et grands-parents qui, avec le temps, cherchent à trouver une position juste dans cette nouvelle situation, en maintenant des liens quoi qu’il arrive et quelles que soient leurs propres convictions. Les parents des conjoints divorcés jouent souvent un rôle essentiel au moment de la crise pour maintenir les liens à tout prix et assurer une présence aimante, sans approbation ni jugement qui se traduit souvent par une aide financière et matérielle.

Cette expérience de divorcés remariés que nous avons faite, rejoint celle de nombreux couples dans la même situation, bien que chaque itinéraire soit particulier, avec sa richesse et sa complexité. C’est dans ce que le nouveau couple vit de plus précieux, au moment où il fait une expérience vitale, qu’il a besoin d’être accompagné, sans condamnation, ni approbation. Et l’Église ne serait pas présente dans cette progressive renaissance à la vie ? Impensable ! Mais comment ?

2. Que dit l’Évangile ? Peut-on connaître la position du Jésus historique sur le divorce ?

Être membre de l’Église catholique ne consiste pas seulement à vivre une expérience, mais à l’éclairer par la parole évangélique. D’où la suite de ce parcours, plus biblique et théologique : peut-on connaître la position du Jésus historique sur le mariage après un divorce ?

Il semble, à la suite de la plupart des  exégètes et notamment de John Meyer, exégète catholique américain, qui fait autorité en la matière (Un certain Jésus t.4, Paris, 2009, p. 57-109), que Jésus ait condamné personnellement le divorce et tout remariage après un divorce ; « quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et celui qui épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère » (Luc 16,18).

Les arguments en faveur de l’historicité de cette position paraissent décisifs :

1) critères d’attestations et de formes multiples et indépendantes : cette position de Jésus est attestée dès 56 dans les milieux pauliniens et confirmée par tous les auteurs évangéliques (Matthieu 5,32 parallèles, Luc 16,18, Marc 10,11-12, 1Corinthiens 7,10-11,).

2) critère de discontinuité et d’embarras : Jésus interdit ce que la loi mosaïque et les contemporains religieux de Jésus permettaient ; cette position radicale a causé un réel embarras dans les premières communautés chrétiennes, pauliniennes (1Corinthiens 7,15) et matthéennes (Matthieu 32 et 19,9), avec deux exceptions que nous essaierons d’analyser.

3) critère de cohérence : ce point de vue radical de Jésus est cohérent avec sa conception d’une vocation de prophète charismatique itinérant. Il annonce le Royaume de Dieu comme imminent et déjà présent par son ministère même : « le temps de la fin allait restaurer l’intégrité et la beauté de la première création » (Meier t. 4, p 99)

Cette position est d’autant plus étonnante que la loi mosaïque (la Torah) tolérait le divorce, ainsi que la plupart des contemporains juifs de Jésus, pharisiens, sadducéens, sauf peut-être les adhérents de la secte de Qumran ; tous admettaient que, pour la moindre raison, un homme pouvait répudier sa femme et en épouser une autre. Ni l’Église primitive ni la première génération chrétienne n’ont pu inventer une interdiction totale du divorce si étrangère à la mentalité ancienne (comme à la mentalité moderne) juive aussi bien que païenne.

La question serait-elle close, non discutable comme l’affirmait récemment un haut responsable de l’Église ?

Plusieurs attitudes sont alors possibles : minimiser le texte, se taire ou refuser d’en parler, quitter l’église sur la pointe des pieds ou avec fracas, affronter la question. Seule la quatrième me parait possible, compatible avec la liberté chrétienne et l’attachement à l’Église qui nous a transmis l’Évangile. Elle demande courage et humilité car personne ne détient la vérité sur une question aussi complexe.

Quelles attitudes ont eues les premières communautés chrétiennes ?

Le personnage historique de Jésus ne se laisse pas enfermer dans les catégories classiques de l’époque ni dans les reconstructions qui en ont été faites à toute les époques. Jésus semble avoir été un prophète charismatique itinérant, annonçant la venue imminente du Royaume de Dieu, d’un salut causé par Dieu lui-même. Son action même et ses paroles sont un signe d’une présence déjà active et d’une venue imminente du Règne de Dieu. Avec le choix de ses douze disciples, il annonce symboliquement la restauration par Dieu du nouvel Israël et a été perçu comme le Messie attendu, avec une relation toute particulière à celui qu’il nomme Père. Il se différencie des Esséniens qui s’isolaient du reste des gens par des pratiques sectaires, des disciples de Jean qui menaient une vie d’ascète et de pénitence, des pharisiens, proches du peuple, mais qui, après de longues études, s’attachaient avant tout aux observances rituelles et à la pratique de la Loi. Il sillonne les routes de Galilée et de Judée, prêche aux foules dont il guérit les malades ; par ses miracles et son accueil, il accueille notamment les exclus, les pauvres, les cassés de la vie, les pécheurs, attitude scandaleuse dont il ne se relèvera pas ; il témoigne de la tendresse de Dieu et de l’exigence absolue de son amour.

Très vite, les premières communautés chrétiennes, pauliniennes et matthéennes ont été aux prises avec l’interdiction absolue du divorce par Jésus de Jésus ; elles ont prévu deux exceptions :

1e exception : la communauté paulinienne, composée de païens de culture grecque convertis, s’est heurtée à cette condamnation du divorce. Paul, en précisant que cette condamnation ne venait pas de lui, mais du Seigneur, concède cependant une exception, d’ailleurs difficile à interpréter : Si, dans un couple mixte, chrétien et non chrétien (1Corinthiens 7,15), « le non croyant veut divorcer, qu’il divorce. Il n’est pas asservi ». L’Église l’entend d’un conjoint non chrétien dont le conjoint aurait reçu le baptême après leur mariage ; dans ce cas-là, le divorce peut avoir lieu, mais sans possibilité d’un remariage. En écrivant cela, Paul ouvre cependant une exception à l’interdiction formelle de Jésus : « l’homme ne séparera pas ce que Dieu a uni » (Marc 10,9).

2e exception pour la communauté matthéeenne, d’origine judéo-chrétienne : « et moi je vous dis : quiconque répudie sa femme, sauf en cas de débauche (porneia), la pousse à l’adultère » (Matthieu 5,32). Seul Matthieu, en 5,32 et 19,9, prévoit cette exception. Que vise cette « débauche » (porneia) ? Elle a plusieurs significations dans le Nouveau Testament 1 :

Quelles que soient les difficultés de saisir la situation précise visée par le texte de Paul et de Matthieu, il est remarquable que dès le début, devant  l’exigence radicale de Jésus concernant le divorce et tenant compte des situations et milieux culturels grecs et palestiniens, l’Église primitive ait prévu des exceptions. La débauche et l’adultère, deux comportements liés, concernent certes la sexualité, mais ont aussi une portée symbolique et vise la relation d’amour ou d’infidélité avec Dieu. Derrière ces thèmes, se joue l’alliance, ancienne et nouvelle de Dieu et de son peuple. Dans les synoptiques par contre, Jésus a une attitude d’accueil envers les prostituées et les publicains qui arriveront avant vous (les justes pharisiens) au Royaume des cieux (Matthieu 21,31). En Luc 18 10, le pharisien (condamné par Jésus) remercie Dieu de ne pas être comme ce publicain : « adultère ». Le « juste est condamné, l’« adultère » est accueilli.

3 – Quelles attitudes pour l’Église d’aujourd’hui et quels enjeux ?

Plusieurs attitudes sont possibles, effectivement vécues aujourd’hui dans les communautés chrétiennes.

- La position « officielle » : ne pas rejeter les divorcés remariés, mais leur refuser la communion eucharistique, car la parole de Jésus est explicite et personne ne peut la modifier. La position de l’Église catholique a toujours été constante : elle n’a pas à se calquer sur « la figure du monde » ; en cela, elle rend service à l’humanité en rappelant les exigences de l’amour conjugal. Les divorcés remariés, dit-elle, ne sont pas rejetés de la communauté chrétienne et peuvent avoir accès à la communion spirituelle, autre mode de présence du Christ auprès des croyants. Nous regarderons plus loin les enjeux de cette position.

- Élargir les possibilités juridiques en faisant constater par les tribunaux ecclésiastiques la nullité d’un premier mariage pour des motifs juridiques précis dont les principaux sont l’absence de consommation charnelle (privilège pétrinien) ou l’absence de liberté au moment de l’engagement. Cette issue, fondée juridiquement, présente des difficultés concrètes : les procédures d’annulation ont un coût financier élevé et ne sont accessibles sauf exception, qu’à des demandeurs aisés. De plus, elle peut aboutir à des situations étranges humainement. Si dans un couple marié religieusement et qui a eu des enfants, les conjoints divorcent de nombreuses années plus tard et que l’un des conjoints (souvent l’épouse), voulant se remarier religieusement, obtient de Rome la nullité de son premier mariage pour absence de liberté : quelle sera la situation des enfants, eux-mêmes devenus parents, devant cette décision de l’Église qui nie de fait leur existence

- Ne pas poser la question et laisser faire le terrain ; ce qui peut être une forme de sagesse, mais avec le risque de voir de plus en plus de chrétiens, comme ce fut  le cas pour Humanae vitae, ne plus tenir compte des directives de l’Église, jugées inadaptées à la vie des couples modernes.

- Comment annoncer l’Évangile comme Bonne Nouvelle pour les hommes d’aujourd’hui, à la fois sans se calquer « sur la figure du monde », mais en tenant compte des évolutions culturelles et religieuses de l’humanité, dans la logique même de l’Incarnation ? 

Quels sont les éléments culturels nouveaux ?

Les sociologues évoquent comme principales évolutions :

- L’allongement de la durée de vie : quand Balzac écrivait « une femme de trente  ans », il visait pour son époque une vieille femme. Beaucoup de femmes à cet âge étaient déjà mortes en couches ; l’homme se remariait souvent avec une femme plus jeune. Actuellement, c’est une jeune femme en plein épanouissement, pouvant espérer vivre jusque 85 ans. Un engagement de vie commune pour 10  ans ou pour 60 ans a-t-il la même portée?

- L’élévation du niveau culturel, dû en partie à la scolarisation, fait de l’autonomie individuelle un facteur essentiel. Chacun veut être responsable de mener sa vie, selon une morale et une éthique dont il perçoit personnellement le bien fondé, ceci dans tous les domaines : moral, sociétal, professionnel ou politique

- Par la pilule et la maîtrise de la fécondité notamment, la situation de la femme dans la société et dans l’Eglise est en pleine évolution, du moins pour  le monde occidental. Le travail avec ses prises de responsabilité, dans la société et son autonomie financière ont transformé la place de la femme ; celle-ci ne peut plus être enfermée dans le seul rôle maternel, ni de subalterne de l’homme sans avoir  part aux décisions qui la concernent.

Dans ce nouveau contexte, comment être témoin de la Bonne Nouvelle de l’Agapè apportée par le Christ, de ses exigences radicales, mais aussi de sa tendresse envers tous les humains, notamment envers les pauvres, les pêcheurs et les brebis perdues ? Comment vivre dans l’Eucharistie la Nouvelle Alliance déjà annoncée dans l’Ancien Testament : « je verserai sur vous une eau pure et vous serez purifiés. De toutes vos souillures, de toutes vos idoles, je vous purifierai. Je vous donnerai un cœur nouveau. Je mettrai en vous un esprit nouveau. J’enlèverai votre cœur de pierre et vous donnerez un cœur de chair » (Ézéchiel 36,24-25).

L’Église n’a-t-elle pas à faire le même « cheminement » que Jésus dans sa rencontre avec la Cananéenne (Matthieu 15,21-28) ? Au départ, il concevait sa mission pour les seules brebis perdues d’Israël ; il a été « converti » par la foi insistante et l’humilité de cette femme. Pierre a dû faire toute une conversion pour accepter de manger à la même table que le centurion Corneille et vaincre ses préjugés : « c’est un crime pour un Juif que d’avoir des relations suivies ou même quelques contacts avec un étranger. Mais, à moi, Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme » (Actes 10,28).

N’est-ce pas le sens même du sacrement de l’Eucharistie qui est en jeu ? Est-ce un sacrement réservé aux « purs et aux saints » en récompense d’une bonne conduite ou une nourriture, don du Seigneur pour rendre purs et saints ceux qui l’accueillent ?

Paul (Romains 11,29-32) situe bien la nouveauté chrétienne : les païens ont accepté la Bonne Nouvelle, alors que les Juifs, les fils d’Abraham ne l’ont pas reçue. « Dieu a en effet enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous les hommes ». Le salut est-il un don ou un dû suite à l’observation de pratiques morales ? N’est-ce pas d’abord l’accueil d’un salut donné par Dieu, offert à tous les hommes à condition qu’ils reconnaissent leur fragilité fondamentale (leur « péché »). L’enjeu de la nouvelle alliance par rapport à l’ancienne alliance n’est-il pas ce don de l’Esprit par lequel l’homme  qui était sous la loi et faisait ce qu’il ne voulait pas , accède à une vie nouvelle dans la foi par l’Esprit : «  c’est la justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient, car il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu et sont gratuitement justifiés par sa grâce en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ par le baptême »

L’Eucharistie prend sa source dans ce dernier repas offert par Jésus avant sa mort auquel il a invité tous ses disciples y compris Judas, leur laissant la liberté de venir ou de partir ; ce dernier repas symbolise le don qu’il va faire de sa vie et qui deviendra nourriture d’une vie nouvelle, celle du don du Père dans l’Esprit.

L’interdire à des blessés de la vie qui veulent croire encore à un amour humain possible, n’est-ce pas faire de l’Eucharistie, un sacrement réservé aux purs. À la différence des mauvais bergers du prophète Ezéchiel (34) qui ne s’occupent que des brebis grasses à l’intérieur de l’enclos, délaissant les brebis maigres, le Bon Pasteur ne va-t-il pas, hors de l’enclos, chercher la brebis égarée ?

Le sacrement de la réconciliation n’est-il pas directement concerné lui aussi ?

Tous les péchés peuvent être pardonnés sauf le divorce suivi d’un remariage. La raison en serait que le couple remarié vit en état de péché et que, sauf s’ils se séparent ou promettent de vivre comme frères et sœurs, le sacrement de pénitence qui leur permettrait de recevoir l’Eucharistie, ne peut leur être accordé.

- Quelle conception de la sexualité et de l’amour conjugal sous-tend cette interdiction ? Pourquoi n’y a-t-il que le « péché de la chair » qui soit irrévocable et non pas ceux qui concernent la justice, le vol, l’amour des ennemis ? L’Évangile énonce d’autres exigences aussi radicales : « vous avez appris qu’il a été dit : tu ne commettras pas d’adultère et moi je vous dis quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà dans son cœur commis l’adultère avec elle. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache le, jette le loin de toi… Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe la et jette la loin de toi » (Matthieu 5,27). À ma connaissance, ce conseil est peu pratiqué : nous ne voyons pas beaucoup de borgnes ou de manchots dans nos communautés eucharistiques ! Autre exigence radicale concernant le partage des biens : « Si quelqu’un ne renonce pas à tous ses biens, il ne peut être mon disciple » ; « il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux ». En Matthieu 25,31, lors du jugement dernier, les bénis du Père sont ceux qui ont considéré les pauvres, les affamés, les assoiffés comme leurs frères et non pas selon des critères d’observances rituelles ou de « péchés de la chair » ! Les critères du Seigneur ne sont pas les nôtres !

- Quelles conséquences pour l’avenir de nos communautés chrétiennes ? N’est-ce pas prolonger l’hémorragie provoquée par Humanité vitae ? Aujourd’hui les statistiques montrent que la moitié des couples mariés divorcent et se remarient. L’Église ne doit-elle pas s’interroger sérieusement sur le sens qu’elle donne à l’amour charnel et à la sexualité ? N’a-t-elle pas dans ce domaine gardé des positions anciennes de responsables célibataires et n’absolutise-t-elle pas l’aspect uniquement sexuel de la vie conjugale ? Pourquoi, dans ce cas, interdire la communion à des couples âgés qui ont largement dépassé « l’âge canonique » ! Mais que signifierait une tolérance uniquement pour des personnes âgées ? La sexualité serait-elle maudite pour l’Église comme l’était pour l’Ancien Testament l’« impureté féminine » ?

Surgit ici l’objection du scandale dans les communautés chrétiennes en acceptant les divorcés remariés à la communion eucharistique. Paul énonce le grand principe à propos des viandes consacrées aux idoles : « prenez garde que cette liberté qui est la vôtre, devienne une occasion de chute pour les faibles. Si mon action risque de scandaliser un frère faible pour lequel le Christ est mort, j’y renoncerai ». L’amour du prochain reste la loi suprême. Mais attention au scandale de chrétiens ou non chrétiens dans l’Église de la périphérie profondément choqués par ce qui est vécu comme une exclusion des divorcés remariés. C’est ce scandale que doit mesurer une Église qui se veut aux frontières ou aux périphéries, comme le souhaite le pape François.

Suggestions pour des chemins d’Église

Elles se réalisent déjà sur le terrain. De nombreuses communautés chrétiennes, mouvements d’Église, associations et nous en avons rencontré beaucoup, travaillent à cet accueil de divorcés remariés ; merci à toutes celles qui nous ont accompagnés, sans approbation ni condamnation. Il ne faut pas noircir la situation : la réalité à la base est plus vivante que ne le laisseraient penser certaines déclarations officielles. D’autres, au contraire et heureusement, comme celle toute récente de l’Évêque d’Anvers, ouvrent à l’espérance (Cf. La Croix du 04.09.14).

- Dialoguer sur ce point avec les autres communautés chrétiennes, orthodoxes et protestantes qui, confessant leur foi au Christ, ouvrent la possibilité d’un pardon et d’un nouveau départ dans la vie après un divorce.

- Accepter les différences selon les cultures et les modes de vie en retrouvant dans l’Église la collégialité de Vatican II.

- Laisser du temps au temps et discerner la durée et la qualité du nouvel engagement ; un temps de « distance eucharistique » peut avoir sens au début, comme tout « manque » en psychanalyse à condition de ne pas être radical et sans appel. Tenir compte des cas individuels et des responsabilités différentes dans le précédent divorce. Prendre en compte les aspects positifs et l’approfondissement spirituel que vivent les nouveaux couples

Pourquoi ne pas s’inspirer (avec humour) de pratiques dans deux domaines différents :

- Comme le permis à points en voiture offre une deuxième chance, accompagner et former ceux qui ont eu des accidents de parcours à se « refaire une conduite amoureuse ».

- Comme pour les détenus en prison éviter les « doubles peines », une première épreuve pour quelqu’un qui n’est pas forcément le principal responsable de voir une vie brisée, une deuxième de se voir exclure de la communauté eucharistique.

En conclusion, le principe fondamental de la vie morale chrétienne est de suivre sa conscience personnelle, avec la responsabilité de la former et pour cela aider au discernement et à l’éducation de la liberté.

Stan Prédoine

1 – En grec classique, la débauche( porneia) vise la prostitution et par extension toute action de débauche dont l'adultèr. Dans la Bible, il a un sens particulier dans le livre des Nombres et indique des relations avec des « idolâtres » (Nombres 14,33) Elle vise, une fois chez Paul, un cas précis en 1Corinthiens 5,1 qu’il dénonce sévèrement : un membre de la communauté corinthienne vit avec la femme de son père (probablement sa belle-mère). Cf. la note f de la TOB sur Matthieu 5,32. Dans les Actes 15,19, Jacques demande aux païens qui se convertissent « de s’abstenir des souillures de l’idolâtrie, de la débauche (porneia), de la viande étouffée et du sang » ; dans de nombreux cas « la débauche » est en liaison avec « l’impureté »(akatharasia) (2Corinthiens 12 21), l’impureté, la passion, l’idolâtrie (Colossiens 3,5,) Ces fruits de la chair, parmi lesquels la débauche tient une bonne place sont en opposition avec les fruits de l’esprit ; C’est dans le cœur de l’homme que la débauche (porneia) prend sa source. Dans l’Apocalypse, la débauche est symbolisée par Jézabel, Babylone, la grande prostituée, la femme sur la Bête avec, à sa racine, l’idolâtrie.

Publié dans Dossier La Famille

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marie 18/10/2014 20:08

C'est un bon et beau texte que vous nous livrez là.
Bon, parce qu'il est complet et tient compte du "raisonnement" catholique.
Beau, parce qu'à aucun moment, on ne sent d'aigreur malgré la douleur ressentie par tout catholique pratiquant, privé de l'Eucharistie et du sacrement de pénitence. Douleur ressentie aussi par d'autres catholiques dont je suis, qui ne sont pas des divorcés-remariés ou époux de divorcés, mais ne comprennent pas l'intransigeance de l'Eglise à leur égard et partagent l'incompréhension et la peine des exclus de ces deux sacrements.
Je me sens personnellement bien plus coupable ayant commis d'autres péchés.
Mon attitude est celle de l'incompréhension.
Comment l'Eglise peut-elle refuser l'Eucharistie? Tout ce que l'on peut retirer de l'enseignement de Jésus Christ est bien "va et ne pèche plus". Il prend chacun là où il en est. Tu as péché encore, Je vais te pardonner encore. Encore et encore si seulement tu veux bien te mettre à mon écoute, celle de l'amour. Oui, on peut pécher et recommencer par faiblesse à pécher. Non pas parce qu'on a décidé de pécher.
Et si un de ces petits que le Christ a guéri et pardonné, était revenu à Lui, avec le même péché, l'aurait-t-Il pardonné? On n'a pas d'exemple dans les évangiles d'une "récidive". Mais, on a la réponse de Jésus à Pierre "...pardonner 77 fois 7 fois", c'est dire un nombre à la puissance N.
Alors pourquoi exiger la sainteté des couples mariés et ne pas les considérer comme cheminant vers une sainteté à atteindre qui n'est au fond jamais atteinte?
Est-ce que nos Saints se sont un jour satisfaits de leur "sainteté"? Il reste toujours quelque chose à parfaire... ou alors on se prend pour Dieu Lui-même.
Et puis, elle est finalement très catholique et uniquement catholique, cette interprétation de la Parole.
Nos frères orthodoxes, pourtant plus proches de l'Eglise primitive, et nos frères protestants n'ont pas la même lecture, le même diktat, pour tout dire.
Sont-ils dans l'erreur quand nous seuls serions dans la vérité?
Sans entrer dans la polémique, cela nous permet au moins d'entrevoir d'autres interprétations de la Parole de Dieu.
Et oui, il est permis de penser différemment.
A voir étroit, nous rendons les portes encore plus étroites. A voir plus large, nous évitons les écueils de l'aridité du cœur.
Il me semble que tout l'enseignement de la Bible nous fait entrevoir un Dieu si large que nous ne pourrons jamais, non pas comprendre, entrevoir, mais concevoir sa largesse. Et que nous devons nous faire le plus large possible, à notre mesure d'homme, pour Le suivre.

onfray 16/10/2014 11:07

merci pour ce très complet et beau texte qui invite à avancer au pas de la vie qui est loin d'être un long fleuve tranquille