Occuper humainement la surface de la Terre

Publié le par Garrigues et Sentiers

 

Cette rentrée de septembre, tant au plan national qu’international, se place sous le signe de la crise. Celle des partis politiques dits de gouvernement, celle de la résurgence, en ce centenaire de la guerre de 1914, des nationalismes meurtriers en Europe. Nous vivons l'épuisement du modèle sociétal qui a vu la citoyenneté se réduire à l’individualisme, laissant à l'État ou au Marché la tâche de gérer le lien social. Nous arrivons à une étape nouvelle de la longue histoire de l'individu, arraché par la modernité à ses communautés d'origine pour habiter peu à peu une mondialisation sans rivages.

Deux grands systèmes se sont présentés pour réguler ces individus libérés de leurs liens d’origine.

Le socialisme d’État qui au nom d’une prétendue science de l’évolution des masses formées par ces atomes sociaux, a confié à un parti d’avant-garde le soin d'amener ces masses à des lendemains qui devaient chanter. Ce système s’est écroulé et l’évolution politique actuelle de la Russie montre que le grand rêve communiste universaliste porté par l’URSS, dont le Président Poutine dit sa nostalgie, n’a été finalement qu’un des avatars de l’histoire du nationalisme grand russe.

Le libéralisme a laissé à la main invisible du marché le soin de produire l’harmonie sociétale avec le complément d'un État Providence chargé de faire face aux aléas de la vie : la santé, le vieillissement, le chômage. Des millions de chômeurs et de précaires, le déficit de tous les budgets sociaux, la dualisation croissante de la société font que ce système risque lui aussi d'imploser.

La prétention d'établir une société où la définition de l'individu producteur-consommateur dispense de toute autre médiation conduit à l'impasse. L’individu désenchanté du sens de l'histoire ou de l'automaticité de la croissance, voyant se lézarder des systèmes de sécurité qu'il croyait définitifs (la sécurité de l'emploi, la sécurité sociale, le financement des retraites) connaît la tentation de se réfugier dans les passivités de la régression identitaire, nationaliste ou sectaire.

Face à ces dérives, il nous faut réapprendre collectivement à faire du lien social. Nous avons trop souvent attribué à l’État ou au Marché des pouvoirs magiques qui provoqueraient l’harmonie entre les citoyens nous exonérant ainsi de notre responsabilité. Si l’État et le Marché jouent un rôle de régulation de la vie publique, ils ne sauraient en aucun cas constituer le fondement de la relation entre les humains.

Pour ceux qui se réfèrent à la tradition biblique, le fondement du lien entre les hommes se trouve dans l’hospitalité qui découle de la conscience de chacun d’entre nous d’être passager et étranger.

Lors d’une conférence donnée à la session de 1997 des Semaines Sociales de France intitulée « Étranger, moi-même », le philosophe Paul Ricœur commentant le texte du Lévitique (19,34) « l'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Égypte » nous engageait à réinventer l’hospitalité à la faveur du souvenir d’avoir été étranger.

Il déclarait ceci : « Si nous avons à faire mémoire d’avoir été, d’être toujours étranger, c’est dans le but de retrouver le chemin de l’hospitalité. C’est le sens profond du Lévitique : Aimer l’autre comme soi-même. L’hospitalité peut se définir comme partage du chez-soi, la mise en commun de l’acte et de l’art d'habiter : c’est la façon d’occuper humainement la surface de la terre ».

Bernard Ginisty

Publié dans Signes des temps

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