Regard sur les mosaïques du 1er art chrétien à Rome du IVe au VIe siècle

Publié le par Garrigues et Sentiers

Comment elles peuvent nous conduire vers le sacré

Dans ce riche patrimoine nous avons choisi les mosaïques d’abside des églises Sainte-Constance, Sainte-Pudentienne et Saints-Cosme-et-Damien.

La mosaïque est l’art qui s’accorde le mieux avec une abside car les minuscules tesselles qui la constituent s’intègrent parfaitement à cette structure architecturale formant avec elle un tout homogène. Par ailleurs elle ne peut, comme le ferait la fresque, préciser les détails de son programme. Elle est donc conçue pour être vue de loin par les fidèles participant à la célébration eucharistique. C’est la raison pour laquelle, en écho avec le partage du pain et du vin, elles évoquent chacune une figure différente du Christ dans sa gloire intemporelle.

Nous en ferons une présentation essentiellement iconographique en nous posant dans le même temps la question de savoir si ces œuvres d’art peuvent nous aider à approfondir le mystère de sa personne ce qui nous situe bien dans une démarche du visible vers le sacré et le divin.

Précisons auparavant que cette situation bien définie a permis de les préserver lors des multiples transformations subies par ces édifices au cours des siècles.

C’est ce que nous pouvons voir avec cette illustration de l’état actuel de l’église des Saints-Cosme-et-Damien. Paradoxalement le style baroque fait ressortir par contraste la simplicité de la composition ainsi que la richesse et la luminosité des couleurs de la mosaïque de l’abside du VIe siècle.

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1 – Vue d’ensemble de l’église des Saints Cosme et Damien

Sainte-Constance

Nous commençons notre parcours par les mosaïques des deux absides de l’axe transversal du mausolée de Sainte-Constance situé à l’extérieur du mur antique de Rome. Elles peuvent être datées de la seconde moitié du IVe siècle.

 

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2 – « Traditio Legis »

Dans la première mosaïque absidale nous voyons le Christ debout qui semble descendre d’un escalier de nuages, magnifiquement colorés, pour aller vers le mont d’où jaillissent les quatre fleuves du Paradis, peu visibles en l’état actuel de la mosaïque.

Son nimbe est bleu clair, son habit doré. Il tient la main droite levée en un geste à la fois souverain et protecteur. Il déroule de la main gauche un rouleau et le tend à Pierre qui approche dans une attitude contemplative pour recueillir le don de la Loi entre ses mains couvertes d’un voile. C’est le thème de la « Traditio legis » déjà utilisé en particulier dans l’art funéraire des sarcophages.

Paul s’approche lui aussi et participe à la réception de la Loi en levant la main droite.

Les agneaux sortant des cabanes avancent de part et d’autre de la figure du Christ et peuvent symboliser les apôtres ou, plus généralement, l’ensemble des fidèles : le peuple de Dieu.

Des palmiers achèvent de faire de ce décor une évocation paradisiaque.

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3 – « Traditio clavium »

Dans l’autre mosaïque absidale le Christ, dans une tenue pourpre, trône sur un globe comme souverain du monde.

Il tend la main droite vers un jeune personnage qui s’avance, les mains couvertes d’un voile, dans un beau mouvement dansant souligné par le drapé de son vêtement. Cette scène peut être l’illustration des paroles de Jésus à Pierre après que celui-ci l’ait reconnu comme Fils de Dieu : « Je te donnerai les clés du Royaume des cieux » (Matthieu 16,19).

C’est le thème de la « Traditio clavium ».

Comme dans la première abside les palmiers et les nuages évoquent le paradis.

Ainsi ces deux mosaïques se complètent car elles évoquent deux thèmes similaires figurant un don du Christ à l’apôtre fondateur de son Église à Rome.

On peut y remarquer également une représentation différente de la personne du Sauveur.

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4 – Détail de la « Traditio Legis »

Dans la première il est représenté comme un homme jeune. C’est Jésus de Nazareth dans la force de l’âge sillonnant avec les Douze les chemins de la Palestine en annonçant son message tout en bousculant, sans la renier, la religion juive.

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5 – détail de la « Traditio clavium »

Dans celle de la remise des clés, nous voyons un homme barbu assis sur un globe. C’est le Christ ressuscité dans une apparence à la fois humaine et divine.

L’artiste a su évoquer la beauté et la bonté du regard de celui qui par sa Parole puis dans son Royaume invisible annonce à toute l’humanité, la « bonne nouvelle » de la force d’un amour universel.

Sainte-Pudentienne

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6 – Vue d’ensemble de la mosaïque de Sainte Pudentienne

L’église Sainte-Pudentienne est située dans la dépression qui sépare l’Esquilin du Vinimal. Dans son abside, malgré les multiples transformations de l’édifice et les restaurations abusives, une mosaïque du IVe siècle a pu être préservée ainsi que les grandes lignes de son programme initial.

C’est la Jérusalem céleste qui se déploie derrière le Christ vêtu d’une tunique pourpre et assis sur un trône garni de pierres précieuses.

Il lève la main droite en désignant le collège des apôtres assis autour de lui. Il tient dans sa main gauche un codex ouvert.

L’image du Christ, dans le cul-de-four de l’abside, siégeant au milieu des Douze est à mettre en correspondance avec le presbyterium où se retrouve autour de l’autel la hiérarchie ecclésiale pour la célébration du partage eucharistique.

C’est la mise en relation du visible avec l’invisible.

On peut remarquer également un contraste entre la solennité de l’attitude du Christ, qui après sa résurrection est dans son Royaume, et la vivacité des gestes des apôtres qui demeurent les témoins, ouverts au monde terrestre, de l’annonce de la « Bonne Nouvelle ».

Aux côtés du Christ Pierre et Paul les deux colonnes de l’Église, reçoivent des mains de deux personnages féminins une couronne. On a voulu y reconnaitre l’évocation de la mission de Paul auprès des païens convertis, « l’Ecclesia ex gentibus », et celle de Pierre auprès des juifs convertis, « l’Ecclesia ex circumcisione ».

Toute cette représentation est encadrée par un portique couvert en demi-cercle qui rythme la composition en répondant symétriquement à l’arc absidal.

On a reconnu dans la cité idéale de la Jérusalem céleste des monuments palestiniens, ce qui constitue un mélange de réalisme et de symbolisme.

Au centre, sur une colline représentant le Golgotha, se dresse dans l’axe du Christ une croix nue ornée de pierres précieuses.

Elle unit son ultime sacrifice, à la fin de son parcours terrestre, avec son règne dans le domaine de l’invisible après sa Résurrection et son Ascension.

Dans le ciel, évoqué par des strates diversement colorées, surgissent les quatre animaux ailés de la vision d’Ezéchiel et de Jean dans son Apocalypse.

Bien que ne tenant pas encore un livre, ils symbolisent les quatre Évangélistes.

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7 – Détail de la mosaïque de Sainte Pudentienne : le Christ

Cette illustration nous permet de constater que dans cet art de la mosaïque des premiers siècles, les motifs empruntés à l’antiquité romaine sont entièrement au service d’une thématique chrétienne.

Le Christ n’est plus dans une attitude de majesté mythologique ou impériale ; il émane de son regard et de son visage, esquissant un sourire, l’Amour ouvert à toute l’humanité.

Il est l’incarnation de « l’Agapé », c’est-à-dire de l’Amour gratuit donné même sans attente de retour.

L’Évangile c’est l’Amour,

L’Église c’est l’Amour.

On peut mettre en regard avec la mosaïque de Sainte-Pudentienne un détail de celles de l’arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure datant du début du Ve siècle. Elle représente l’adoration des Mages.

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8 – L’Adoration des Mages-Sainte-Marie-Majeure

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9 – Détail de l’Adoration des Mages

En effet Jésus n’est plus un nouveau-né couché dans sa crèche mais nous apparaît comme un jeune adolescent assis sur un trône aussi somptueux que celui du Christ ressuscité dans la Cité céleste à Sainte Pudentienne. Comme ce dernier il a la tête auréolée d’or et une petite croix dans ce nimbe rappelle sa fin tragique.

L’étoile ayant guidé les Mages brille au-dessus de sa tête entre quatre anges qui font un geste d’acclamation.

Marie, assise à sa droite également sur un trône, est « la Theotokos », la mère de Dieu.

À sa gauche une noble matrone, dans une attitude méditative, peut figurer l’Église car l’enfant Jésus semble la désigner, ainsi que le quatrième ange, pour prendre la suite de sa Parole. On peut rapprocher ce geste de celui du Christ désignant le collège apostolique dans la mosaïque de Sainte Pudentienne.

Les Mages situés de part et d’autre de la composition, avec leurs vêtements orientaux multicolores, évoquent l’Epiphanie qui est la manifestation de Jésus au monde.

Ainsi on peut constater que dans les premiers siècles du christianisme on a voulu représenter par l’image le mystère de la personne de Jésus « vrai homme et vrai Dieu ».

Saints-Cosme-et-Damien

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10 – Vue d’ensemble de la mosaïque

Au VIe siècle une église a été consacrée aux Saints-Cosme-et-Damien qui étaient des médecins originaires de Syrie. Elle était située sur le côté nord du Forum Romain transformant un bâtiment public du centre de la Rome antique en lieu de culte chrétien. C’est l’abside de ce dernier qui a été décorée par une mosaïque que l’on a pu conserver jusqu’à nos jours en grande partie malgré les transformations de l’édifice particulièrement à l’époque baroque (cf. Illustration 1).

Elle représente la parousie, c’est-à-dire le retour du Christ suivant le texte de Matthieu 24,30 : « …et l’on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire ».

Le Christ en habit doré se tient sur une mer de nuages qui s’avance vers nous dans un ensemble de couleurs rouge et bleue.

Il est debout en donnant l’impression de s’élever dans l’espace.

Le geste de sa main droite semble désigner un autre lieu, celui de son royaume invisible. Sa main gauche tient un rouleau.

Est-ce la Loi qu’il va transmettre à Pierre ?

Le Christ est à la pointe de cette composition triangulaire et il en est l’élément principal. Ce que confirme la vision de son visage.

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11 – Visage du Christ

Il est entouré d’une longue chevelure et d’une barbe noire. Les tesselles très petites de l’auréole sont posées en cercles concentriques continus entraînant de fins dégradés de couleurs qui vont du bleu à l’or.

Les lèvres et les oreilles rouges ainsi que des taches également rouges réparties sur le front les joues et le nez, donnent vie à ce visage.

Surtout cela fait ressortir la puissance du regard pénétrant de ces yeux sombres dirigés vers le lointain et semblant nous dire :

« Qui me voit, voit le Père ».

Cela était concrétisé par une partie disparue de la mosaïque. On pouvait voir, en effet, au-dessus de la tête du Christ, sortant des nuages, la main du Dieu invisible tendre une couronne vers son Fils.

En dessous de la représentation du Christ (cf. Illustration 10 ) coule une eau bleu clair qu’une inscription désigne comme étant celle du Jourdain.

Devant elle s’étend une étroite bande verte parsemée de fleurs et de petites bâtisses sur laquelle marchent les saints Cosme et Damien vers le Christ pour lui offrir les couronnes de leur martyre couvertes d’un voile. Pierre et Paul les accompagnent en les tenant d’une main par l’épaule tout en levant l’autre dans un geste de présentation.

Venant de l’extérieur on voit à droite Théodore tenant lui aussi la couronne du martyre et à gauche le pape Félix IV (526-530), donateur de la mosaïque, présentant une maquette de l’église. Les palmiers encadrent les personnages. Sur une branche de celui de gauche s’est posé un phénix. Symbolise-t-il la Résurrection ?

On peut remarquer que le Christ ne projette aucune ombre, car nous sommes dans l’au-delà, alors que les personnages et les figures situés sur la bande verte le font, car ils sont dans le domaine du visible.

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12 – Détail montrant l’Agneau Mystique

Cette illustration nous permet de voir ce que nous cache l’autel baroque à savoir la partie centrale de la frise du socle de la mosaïque (cf. Illustration 1). Sous un fond d’or apparaissent les agneaux se dirigeant vers le centre où se tient sur un monticule, d’où partent les quatre fleuves du paradis, l’agneau mystique. Il porte un nimbe argenté et symbolise le sacrifice suprême du Christ comme le faisait la croix nue de Sainte-Pudentienne.

Cette mosaïque a ouvert une voie nouvelle à la représentation du sacré. Elle a ensuite servi de modèle jusqu’à une date avancée du Moyen-Âge.

C’est ce que l’on peut constater au IXe siècle dans la mosaïque absidale de Sainte-Praxède, également à Rome.

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13 – Abside de Sainte Praxède

o O o

Nous avons évoqué comment ces mosaïques illustrent le passage du visible à l’invisible et nous aident à répondre à la question que Jésus posait à ses disciples : « Et pour vous qui suis-je ? » car sa personne demeure au centre de leurs programmes iconographiques.

Rappelons qu’en dehors de Rome on trouve en Italie d’autres centres de production de l’art de la mosaïque.

C’est ainsi qu’à Ravenne les absides de Saint-Vital et Saint-Apollinaire-in-Classe du VIe siècle reprennent un art triomphal représentant le sacré tout en évoquant des personnages du pouvoir impérial.

Il faudra attendre le XIIe siècle pour que des ensembles décoratifs plus vastes soient créés, se déployant sur une grande partie de l’espace intérieur. Citons la cathédrale de Monreale et surtout Saint Marc à Venise qui présente le plus grand nombre de mosaïques jamais détenues par une église en Italie.

En guise de conclusion exprimons le souhait que notre présentation soit aussi une invitation au voyage car rien ne peut remplacer d’aller contempler ces œuvres d’art « in situ » en se laissant imprégner de leur message personnel qu’il appartient à chacun de découvrir.

Jean Blache

Publié dans DOSSIER LE SACRE

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Jean-Pierre REYNAUD 02/06/2014 21:17

C'est un "trésor", au sens complet du terme, que G. & S. nous offre,avec la contribution de Jean BLACHE ! A consommer sans modération ! Les amis de G. & S. sont des gens précieux !