Liberté de penser pour tous... ou censure sournoise ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

La liberté de penser (active et désirant s'exprimer, se communiquer) est différente de la simple liberté de pensée (passive, vécue in petto, tel Épictète face à Épaphrodite, son maître, qui lui cassait la jambe). Depuis l'utile Mai 68 qui a secoué le cocotier des pré-jugements traditionnels, seuls acceptés jusque-là, divers mouvements (plutôt à gauche) ont revendiqué la liberté d'expression. Encore faut-il pour s'exprimer : 1° avoir quelque chose à dire qui ne soit pas la répétition obligée de vérités nouvellement sélectionnées, et 2° que celles-ci ne deviennent pas immédiatement les seules admises.

Je suis indigné (« Indignez-vous ! » nous a-t-on recommandé) par l'incursion mortifère des idéologies politiques dans l'interprétation de l'histoire. À cause d'elles il y a ce qu'on peut – ou doit – dire et ce qu'on ne peut et ne doit pas penser, et cela sans débat, sans examen critique pour savoir si ce qui est affirmé, qui peut choquer, est exact ou non, et dans quelles conditions.

Par exemple, l'historien peut reconnaître les méfaits du colonialisme – ils sont réels – à condition de ne pas commettre d'anachronismes (péché mortel en histoire, comme le remarquait avec force Lucien Febvre). Les mentalités du XVIe siècle ou du XIXe, périodes de l'expansion européenne à travers le monde, n'étaient pas les nôtres (post 2e Guerre mondiale) dopées aux Droits de l'homme, et leur " outillage mental " (encore Lucien Febvre) non plus.

Ni l'égalité des peuples et des cultures, ni le " droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ", ni même la dignité de toute personne n'étaient alors reconnus comme des valeurs intangibles. C'est un constat important pour juger sereinement du degré de " responsabilité " ou de " culpabilité " des anciens colonisateurs ; a fortiori pour jauger la nécessité éventuelle d'une quelconque repentance. Les mises en demeure à ce sujet sont d'autant plus étranges que la repentance – et pourquoi pas des dédommagements financiers ? – pèserait sur des gens qui n'étaient pas nés au moment des crimes et abus commis. Les descendants des Gaulois (!) reprocheront-ils aux Italiens d'aujourd'hui les crimes de la Rome antique sur leur sol ? Sinon existe-t-il un délai de prescription pour les crimes historiques ?

Très symptomatique est la récente levée de bouclier de mouvements " progressistes " contre un homme politique (que je ne connais pas et qui m'importe peu) faisant remarquer que l'esclavage n'a pas été le fait des seuls Occidentaux. Des recherches universitaires actuelles semblent " équilibrer " les responsabilités de ce " crime contre l'humanité " (terme employé à juste titre ici), ce qui, bien sûr, n'en légitime aucun. En ce qui concerne l'Afrique sub-saharienne : à peu près un tiers serait dû aux Européens, un tiers aux pays du Proche et Moyen-Orient ou d'Asie, un tiers aux peuples africains eux-mêmes. Certes, l'esclavagisme des uns ne justifie pas celui des autres, mais pourquoi doit-on parler sans cesse et condamner la seule traite atlantique (une totale abomination), et taire les razzias faites par les tribus africaines voisines ou des " négociants " venus des pays arabiques ? Car le " bois d'ébène ", chargé par les bateaux de Nantes, La Rochelle, Bordeaux, ou… Cadix, était en partie livré par des fournisseurs locaux, comme le suggère avec tact et force le roman de Léonora Miano, panafricaniste née au Cameroun, La saison de l’ombre (Grasset, 2013). Je ne parle même pas de l'esclavage pratiqué par les Barbaresques aux dépens de pays européens, qui a servi de prétexte à des entreprises coloniales comme la conquête de l'Algérie, mais n'en a pas moins été réel.

On sait, en outre, que des formes d'esclavage moderne se poursuivent – peut-être sous d'autres formes – dans des pays orientaux. A-t-on peur de faire pleurer ces grandes démocraties que sont l'Arabie en parlant de ses travailleurs indonésiens ou malgaches, ou le Qatar en dénonçant le sort des travailleurs indiens ou népalais qui meurent sur ses chantiers ?

Bref, ce qui est odieux et inadmissible dans une civilisation ne devient pas anodin dans une autre.

Le taire revient à s'en rendre complice.

Marc Delîle

Publié dans Réflexions en chemin

Commenter cet article

Françoisjean 20/05/2014 19:50

Permettez moi de vous suggérer de revoir le film de George Orwell, "1984", vous y trouverez tous les ingrédients que vous dénoncez....vous y verrez le sort réservé à ceux qui ne sont pas "politiquement corrects". Il ne vous restera plus qu'à extrapoler. Peut-être pourrait-on rapprocher de vos dires, les modifications des anciennes photos prises du balcon du Kremlin, en fonction des nouvelles idoles à la mode.
Dans ces pays, on risque sa vie pour penser librement, en France, on risque tout juste d'être vilipendé pour ne pas être "politiquement correct"....

Francine Bouichou-Orsini 11/05/2014 20:29

« Liberté de penser pour tous », bien sur ! Mais est-ce suffisant ?
La question est abordée dans un petit livre publié récemment (1). Son auteur, Pierre Rosanvallon, précise : « L’aspiration à une société plus juste est donc inséparable aujourd’hui d’une attente de reconnaissance » (p. 11). Le langage politique, trop abstrait, n’a plus de prise sur le réel et s’enfonce dans l’idéologie; d’où la naissance de courants antipolitiques et populistes, tel le Front National.
« Rien n’est donc plus urgent que de s’atteler à déchiffrer la société (…) redonner consistance au mot peuple en l’appréhendant dans sa diversité et sa complexité » (p.12). Ainsi sont nés de multiples forums sur internet qui témoignent d’une attente du public, « du monde social en train de se chercher » (13). C’est le projet Raconter sa vie, dans une série de livres et aussi sur internet.
Aujourd’hui, l’individu est sacralisé, mais dépourvu de chair, comme indéterminé. « Le peuple se résume (…) à un pur fait arithmétique (…) une majorité électorale, source de slogans (16-17). Or, démocratie ne veut pas seulement dire pouvoir collectif,  mais signifie aussi attention à tous. Ainsi : «il faut construire une représentation-narration pour que l’idéal démocratique reprenne vie et forme (…) en permettant aux individus de se réapproprier leur existence et de se situer dans le monde (…) de rassembler leur vie dans un récit qui fait sens, de s’insérer dans une histoire collective » (23). Cette tâche, jugée urgente et vitale, permettra de construire une démocratie de participation, d’intercompréhension et d’implication.
Francine Bouichou-Orsini
(1) Pierre Rosanvallon, « Le parlement des invisible » Ed. du Seuil, janvier 2014