Lendemains d’élections municipales

Publié le par Garrigues et Sentiers

La campagne électorale pour les municipales que nous venons de vivre aurait pu être l’occasion, pour notre société, de faire le point sur ses valeurs fondamentales et les solidarités qu’elle entend promouvoir sur le terrain.

Au lieu de cette réflexion qui fait appel à la responsabilité de chacun, nous avons été trop souvent abreuvés de petites phrases et d’analyses sans fin des rapports de force entre les appareils des partis politiques ou du destin de telle ou telle personnalité. L’emprise du système médiatique sur le débat démocratique conduit à une « normalisation » du débat, comme l’analyse Jean-François Kahn dans son dernier ouvrage : L’horreur médiatique 1. Face à ce conditionnement, il n’est pas étonnant que se développe une critique systématique des média : « On ne trouve pas, écrit-il, de qualificatif plus dévalorisant pour désigner, par exemple, un candidat présidentiel ou un philosophe en vue, que de leur accoler cette étiquette candidat des médias ou philosophe des médias » 2.

Alors qu’habituellement les élections locales suscitent un intérêt privilégié de la part des électeurs, on a constaté un taux record d’abstention. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation : l’incapacité des hommes politiques de sortir des figures imposées et usées des joutes électorales, le scepticisme d’une société traumatisée par le chômage face auquel l’alternance gauche droite paraît dépourvue de signification, ou encore la confiscation de la politique par des “experts” qui réduit l’exercice de la citoyenneté à des questions de compétence financière et économique.

Cette crise démocratique appelle à inventer de nouveaux rapports entre les acteurs de la société civile et ceux de la vie politique. De s’être ignorés, méprisés ou instrumentalisés, les uns et les autres risquent de s’enfoncer dans la stérilité. L’histoire de ce pays montre que l’activité politique est féconde lorsqu’elle embraye sur les créations de la société civile : celles des Bourses du travail, du syndicalisme, de l’économie sociale, de l’éducation populaire, de la vie associative, des ONG…

Réciproquement, si ces mouvements sociaux perdent leur rôle de médiation entre l’individu et le champ global du politique, ils se sclérosent parfois dans les mains de permanents corporatistes justifiant leurs rentes de situation par de vagues généralités humanistes.

Le 14 mai 1984, à l’université de Toulouse Le Mirail, était lu un discours de Vaclav Havel empêché par les autorités communistes de son pays, la Tchécoslovaquie, de venir recevoir le diplôme de docteur honoris causa que l’université lui avait décerné.

Après le tapage médiatique que nous venons de traverser, il me paraît utile de relire les propos de cet homme politique qui a payé au prix fort sa lutte pour la démocratie, avant d’exercer dans son pays les plus hautes fonctions : « Il me semble, écrit-il, que tous, que nous vivions à l’Ouest ou l’Est, nous avons une tâche fondamentale à accomplir dont tout le reste découlerait. Cette tâche consiste à faire front à l’automatisme irrationnel du pouvoir anonyme, impersonnel et inhumain des idéologies, des systèmes, des appareils, des bureaucraties, des langues artificielles et des slogans politiques ; (…) à faire confiance à la voix de notre conscience plutôt qu’à toutes les spéculations abstraites ; (…) à ne pas avoir honte d’être capable d’amour, d’amitié, de solidarité, de compassion et de tolérance, mais au contraire, à rappeler de leur exil dans le domaine privé ces dimensions fondamentales de notre humanité et à les accueillir comme les seuls vrais points de départ d’une communauté humaine qui aurait un sens » 3.

Bernard Ginisty

1 – Jean-François Kahn : L’horreur médiatique Éditions Plon, 2014
2 – Id. page 28
3 – Vaclav Havel : La politique et la conscience in Essais politiques, Éditions Calmann-Lévy, 1989, page 243

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Pierre Locher 05/04/2014 18:58

Je me permets d’ajouter cette autre texte de Vaclav HAVEL cité par François EUVÉ (S.J.) :

"A ses yeux, le problème ne venait pas de mauvaises idées, qu’elles soient de « gauche » ou de « droite », mais d’une absence d’idée ou mieux, d’une absence d’incarnation des idées. L’individu se trouvait pris dans un « système », sur lequel finalement personne n’avait prise, car ceux qui auraient pu en avoir se contentaient de « gérer » la situation présente de sorte que rien ne change. Le système agissait par nécessité aveugle. Il n’y avait plus de « dirigeant ». Il n’y avait plus personne capable d’une parole personnelle, engagée, décisive. Quant au « citoyen », « impuissant, il regardait cette machinerie de sa création fonctionner froidement, l’aborder irrémédiablement et l’arracher à tous ses liens naturels ». C’était une sorte de caricature de modernité, « grisaille et vide de la vie », dévoilement d’une « tendance latente » à l’œuvre dans le monde actuel.
Pour l’ancien dissident tchèque, l’issue viendra des personnes : « Plus que jamais et plus qu’ailleurs, ce projet devra partir de l’homme, de l’existence humaine, de la reconstitution de sa place dans le monde, de son rapport à lui-même, à autrui et à l’univers. » Le terrain de la politique est celui de « l’individu concret ». Ceci échappe par nature à toute programmation, aussi élaborée soit-elle. "

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Pierre Locher