Des choses cachées depuis la Fondation du monde

Publié le par Garrigues et Sentiers

Notes de lecture sur le livre de René Girard

Ce titre est en fait une ligne dans l’Évangile de Matthieu (13,35), elle-même reprise du Psaume 78 « Je publierai des choses cachées depuis la Fondation du Monde ».

Ce titre est celui que René Girard, philosophe, universitaire, enseignant à Standford-USA, a donné à un de ses livres d’anthropologie. Un vieux livre (Éditions Grasset, 1978) mais, à mon sens, qui apporte un angle de lecture nouveau, peu connu, moderne, sur l’émergence des rites et des religions. Il nous dévoile des choses cachées ; il nous donne sa clé pour comprendre le monde. Et il éclaire la passion de Jésus-Christ.

Les mythes sont une modélisation de la vie sociale des communautés humaines. Ils permettent d’interpréter les conduites individuelles ou collectives d’aujourd’hui à travers des récits symboliques. Les mythes mettent presque toujours en scène un désordre social, lié à n’importe quoi : désastre climatique ; jalousies ; désirs violents non assouvis… Et, à chaque fois, au paroxysme de la crise, s’ensuit une immense violence, manifestée par une hystérie collective qui débouche sur un meurtre.

Immédiatement, la paix revient et tout se remet en ordre dans la communauté. La victime, initialement coupable, devient génératrice de paix et devient le héros, emblème fondateur de l’apaisement du conflit et objet de tous les respects et de toutes les adorations. Dans Totem et tabou, Freud suggère que le premier meurtre collectif fut celui du père de la horde initiale et que tous les mythes rejouent, en la déclinant, cette première aventure collective. On retrouve ce même schéma dans le plus grand nombre des récits de la mythologie grecque, en particulier le mythe d’Œdipe, mais aussi dans les mythes encore bien vivants des peuples primitifs chers à Lévi-Strauss.

René Girard, pour sa part et dans un premier temps, développe la théorie selon laquelle l’évolution de l’Humanité, telle qu’elle se traduit dans ses mythes, se place sous le signe de l’imitation (qu’il nomme volontiers de son nom grec mimesis) et montre que la mise en œuvre successive des processus d’humanisation passe par l’imitation d’appropriation et l’imitation d’antagonisme.

L’idée qui prévaut aujourd’hui en ethnologie, c’est qu’il n’y a rien ou presque dans les comportements humains qui ne soient appris, et tout apprentissage se ramène à l’imitation. Si les hommes cessaient d’imiter, les formes culturelles s’évanouiraient. En même temps, la notion d’imitation évoque la dimension grégaire, suiviste, uniformisante, et ses dangers induits de totalitarisme, danger d’une dimension moutonnière : une seule pensée, une seule apparence, un seul modèle social, etc. le tout dans une grande unité, une uniformité, un « consensus » général.

Être semblables, c’est manifester le même désir pour une même chose. C’est l’imitation d’appropriation. De fait, la convergence est source de conflit. En effet, si l’on se veut semblable, on se mesure à une même règle et on se classe : ce classement engendre frustrations et violences.

Les civilisations primitives l’avaient compris qui avaient banni

- Les miroirs qui sont des diables, car ils favorisent les conduites imitatives (la mode).

- Les jumeaux, souvent tués, ou au moins l’un d’eux (Romulus et Remus).

- Le clonage qui génère la même appréhension.

- Le théâtre qui suscite une crainte fascinée des acteurs, qui sont deux personnes en une.

- La représentation humaine, et d’une façon générale les images ; elles sont bannies, car on vole l’âme de ceux qu’on représente.

Pour éviter ces conflits, liés à la convoitise (maître-mot chez Girard), on met en place des processus de renoncement au plan personnel (la politesse) ou des processus de répression au plan collectif (répression coercitive qui va de l’esclavage à la manipulation psychologique, en passant par les totalitarismes, qui conjuguent les deux).

Mais chacun sait que ces garde-fous peuvent ne pas tenir…

(Sur le Titanic en déroute : que reste-t-il de la politesse ? De même, les révoltes ouvrières sont la conséquence d’une coercition devenue insupportable.) Finalement, ces processus « légers » pour contenir les frustrations ne suffisent pas : c’est la crise.

Alors se met en place l’imitation d’antagonisme :

C’est la convergence sur un même adversaire que tous veulent contribuer à abattre : l’unité de la communauté s’affirme alors dans l’acte sacrificiel. Au moment où ça va le plus mal dans une communauté, elle se retrouve solidaire contre UN, qui est incapable ou empêché de susciter la vengeance, donc de réengendrer la crise. C’est UN, cette victime unique, c’est le bouc émissaire. (Dans la tradition juive, le Lévitique mentionne que, lors de la Fête de l’Expiation, le Grand Prêtre reçoit 2 boucs, dont l’un symboliquement chargé de toutes les fautes du peuple, est abandonné au désert. Le mal est emporté par le bouc et cesse d’être une charge pour le peuple pécheur).

Le sacrifice est certes une violence de plus, mais la dernière, qui crée l’union. Le sacrifice a résolu la crise.

Ainsi, alors que l’imitation d’appropriation divise, l’imitation d’antagonisme réconcilie.

Du coup, comme dans les mythes, la victime qui passe pour responsable de la crise, cette victime porteuse de tout le mal, est aussi par qui la crise a été résolue ; elle devient le héros, le guide, le fondateur emblématique de la nouvelle communauté, le dispensateur des nouveaux enseignements qui la fondent. Girard explique même que cette victime, par sa mort, a redonné la vie à la communauté : on pourra donc considérer que nous sommes là au cœur de la transcendance du sacré par rapport à l’ordinaire de la vie : n’est-ce pas le signe de la divinité ?

L’évolution des modes de vie a peu à peu mis en évidence la douleur du sacrifice humain (on se souvient de l’histoire d’Abraham et Isaac, qui marque la fin du sacrifice humain) puis la trivialité du sacrifice animal (même si certaines réminiscences demeurent encore ici ou là).

Alors, pour arrêter la crise, sans recourir au sacrifice de la chair, on met en place des interdits et des rituels.

1 – Les interdits cherchent à écarter la crise prohibant les conduites qui la suscitent, à éviter toute tentative susceptible d’engendrer un mimétisme d’appropriation, toute rivalité. Les 10 commandements sont l’exemple le plus familier de ces interdits.

2 – Les rituels permettent de rejouer la crise préventivement, pour accoucher de nouveau de la résolution pacificatrice et ordonnatrice.

Un rituel, on le sait, met en scène la violation de l’interdit pour ressouder la communauté en la faisant à nouveau prendre collectivement position.

Une initiation, une épreuve initiatique, consiste à rejouer le sacrifice en faisant passer le postulant par une crise la plus terrible possible, pour que se déclenche à son profit l’effet salvateur de l’épreuve (d’ailleurs, il arrive qu’il y ait des pertes… ou qu’on fasse semblant de penser que le risque de mort dans l’initiation est réel…).

Et puis, le temps passant, de millénaire en millénaire, la raison d’être du rituel s’estompe dans le souvenir de chacun. Et au fil des temps, et des climats, des distorsions vont se produire, tendant à rationaliser, à assagir les pratiques. Les systèmes religieux se mettent alors en place. Il s’agit toujours de maintenir la paix dans la communauté. Interviennent alors les interprétations des clercs intermédiaires, les professionnels du religieux ; on en oublie presque le sacrifice des origines.

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde hyper-rationaliste. Tout doit être expliqué et justifié. En conséquence, qu’est-ce qui dans les sociétés contemporaines occidentales et démocratiques arrête la violence et fait vivre les gens ensemble ?

La LOI, bien sûr ! et la justice qui la garantit. Ainsi, la loi et justice ne sont qu’un aboutissement des rituels des origines.

Mais si la justice faillit ? C’est la vendetta, la vengeance du sang. La barrière du rituel a sauté. La vendetta est le lieu où la justice est impuissante ; le caractère imitatif est le plus évident : toujours, le même acte, un meurtre, est exécuté de la même façon, et toujours répété en imitation vengeresse d’un meurtre précédent. Cette imitation se propage de proche en proche, s’imposant à des parents éloignés qui ignorent les raisons initiales, franchissant ainsi les barrières de l’espace et du temps.

Elle réduit les hommes à la répétition monotone du même geste meurtrier. C’est un résidu de rituel non édulcoré, non assagi, non rationalisé (et quand on dit « vendetta », ne pensez pas seulement « c’est en Corse » ; mais pensez aussi à la violence des banlieues, dans laquelle le phénomène de clan est très fort, ou aux guerres nationalistes ou religieuses où il y a toujours des revanches à prendre).

Dans un deuxième temps, René Girard fait passer les textes évangéliques au tamis de la théorie qui vient d’être exposée. Parlons donc de Jésus :

Dans la logique du mimétisme d’antagonisme, Jésus pourrait être la victime dont le sacrifice aurait remis de l’ordre dans les malaises sérieux du peuple juif sous l’occupation romaine ; il aurait été le bouc émissaire, et la vie du peuple juif aurait repris, avec des rituels adaptés, enrichis de la nouvelle expérience communautaire. Dans l’Evangile de Jean d’ailleurs, il est explicitement dit que le Grand Prêtre avait le dessein de faire mourir Jésus « afin de sacrifier une seule victime pour que la nation entière ne périsse pas ». Il s’agissait bien de ressouder le peuple juif.

Cette notion de sacrifice de rachat – sacrifice rédempteur – a d’ailleurs été reprise par toute une tradition chrétienne morbide et doloriste : Dieu le Père, trahi par l’homme qu’il a créé, envoie son fils sur terre qui va, par son sacrifice, racheter la faute d’Adam et de l’humanité. Et il y aurait eu une sorte de pacte entre le père et le fils, l’un pour vouloir la mort de l’autre pour venger son honneur de créateur bafoué, l’autre pour l’accepter sans révolte. Ce n’est pas du tout ce que disent les Évangiles.

René Girard s’inscrit en faux contre cette analyse.

Il montre qu’au contraire, les principes énoncés par les Évangiles sont en rupture avec le schéma sacrificiel. La crucifixion de Jésus n’a pas été un sacrifice efficace : toute la prédication de Jésus est un immense plaidoyer contre la violence et un refus des antagonismes : « Vous avez appris qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; ainsi serez-vous fils de votre père des Cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5,44-45).

Ce discours enlève ce qui est caractéristique des dieux dans des religions antérieures : le rôle de justicier, le dispensateur de bonnes et de mauvaises notes. Il s’agit bien de renoncer à exiger de Dieu la liquidation totale des méchants pour assurer la félicité des élus.

René Girard manifeste l’incompatibilité entre les mentalités sacrificielles et les Évangiles en faisant de ces ruptures une nécessité absolue : les hommes s’imaginent que pour échapper à la violence, il suffit de renoncer à toute initiative violente, mais ils pensent toujours, dit-il, que l’initiative vient de l’autre et qu’ils ne font que « répondre » ou se « défendre » (dimension mimétique de la violence). La violence se conçoit toujours comme légitimes représailles ; or pour supprimer la violence, il faut renoncer aux représailles. C’est l’unique explication de la fameuse maxime : si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche. Il faut donc renoncer absolument à la violence. On propose au peuple élu de substituer l’harmonie et l’amour à la violence qu’aucun sacrifice ne peut plus guérir. Les ressources sacrificielles sont épuisées (les rituels ne marchant plus). Aucune échappatoire ne subsiste. Jésus propose ce qu’on appelle le Royaume : il s’agit bien de basculer dans une autre logique : en cela, il ne s’agit pas, comme Moïse, de gouverner, d’ordonnancer pour forger un peuple et de fixer les interdits et les rites pour assurer sa pérennité, mais de tourner la page des interdits et des rites au moment où la Lumière se fait sur la liberté enfin donnée à l’homme.

Mais alors, cette mort, ce sacrifice n’était-il pas inutile ?

Un héros, une divinité non violente, ne peut signaler son existence aux hommes qu’en se faisant chasser par la violence, en démontrant aux hommes qu’elle ne peut pas demeurer dans le royaume de la violence ; mais cette démonstration a du mal à convaincre, parce qu’elle fait figure d’impuissance aux yeux de ceux qui vivent selon les normes de la violence. La sagesse de Dieu parait folie pour les hommes.

Si la passion du Christ est fréquemment présentée comme relevant de la logique sacrificielle absurde, c’est qu’on ne comprend pas ce paradoxe que la mort de Jésus s’impose comme renoncement à une violence de riposte ; celui qui veut sauver sa vie en prenant le risque de ranimer la violence est dans une logique de mort. IL EST MORT ; celui qui accepte de perdre sa vie pour couper court au cercle de la violence, celui-ci fait œuvre d’amour et même s’il meurt, il VIT.

Voilà donc l’essentiel des thèses de René Girard.

Je voudrais insister sur ce paradoxe, que je viens d’identifier. Là où l’homme semble au plus bas, il est au plus haut.

Je voudrais pour cela soumettre deux textes à votre réflexion.

1 – Le premier texte est un extrait de l’Espèce humaine de Robert Antelme. Dans ce récit de son séjour en camp de concentration, l’auteur prend la démonstration selon laquelle l’homme le plus fort, le plus radicalement homme, n’est pas celui qu’on croit !

Si on allait trouver un SS et qu’on lui montre Jacques, on pourrait lui dire : « Regardez-le, vous en avez fait cet homme pourri, jaunâtre, ce qui doit ressembler le mieux à ce que vous pensez qu’il est par nature : le déchet, le rebut, vous avez réussi. Eh bien, on va vous dire ceci, qui devrait vous étendre raide si « l’erreur » pouvait tuer ; vous lui avez permis de se faire l’homme le plus achevé, le plus sûr de ses devoirs, des ressources de sa conscience et de la portée de ses actes, le plus fort. Non parce que les malheureux sont les plus forts, non pas non plus parce que le temps est pour nous… Vous avez fait en sorte que la raison se transforme en conscience. Vous avez fait l’unité de l’homme. Vous avez fabriqué la conscience irréductible ».

2 – Le deuxième texte est un article paru dans Le Monde : L’Église et la guerre, par Philippe Cibois, professeur de sociologie à Versailles.

Le souci du faible et de l’opprimé est la seule solution pour empêcher la violence : la recette est d’ailleurs valable pour les délaissés de notre pays. Se tenir solidaire des plus démunis n’est pas qu’une exigence morale, c’est la clé de l’élimination de la violence, c’est une anticipation de la pacification de la société.

Mais pour le voir, vous devez mourir à des convictions, à vos certitudes, à vos façons de voir de classe, d’éducation ; accepter d’être pris à parti par ce qui est sous vos yeux… La spécificité du message chrétien, ce n’est pas la loi de respect de la vie de l’homme, héritage commun de beaucoup de civilisations ; ce n’est pas le souci du proche, que les prophètes avaient déjà, que le stoïcisme  ancien prêchait également, c’est, une fois dans l’échec de la violence, dans l’erreur, dans la catastrophe d’une guerre engagée, la conviction que l’échec n’est pas fatal, que la guerre n’est pas sans retour, que la mort peut entrainer la vie si chacun meurt à lui-même, c’est-à-dire si chacun accepte de se convertir à une nouvelle manière de voir, conforme à la loi de respect de l’autre. Cette conversion peut être communicative si nous nous remettons profondément en cause et si nous savons manifester notre nouvelle manière de nous comporter par des gestes forts, prophétiques. »

Un engagement de chacun, dans la ligne de l’enseignement de René Girard… pour comprendre le monde, pour changer le monde, pour diviniser le monde…

Danièle Nizieux

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