La valse des pronoms personnels

Publié le par Garrigues et Sentiers

Je te nourris, tu m’as nourrie, elle les nourrit !!! Quel chemin avant de maîtriser parfaitement la langue française… avec les pronoms personnels Sujet qui se transforment lorsqu'ils deviennent Compléments d'objet direct, avec le son i qui s'écrit tour à tour is, ie, it tout en gardant la même prononciation !!!

L'apprentissage de notre langue est un dur labeur. Y consacrer des nuits de veille, alliées à l'invocation de l'Esprit Saint pour ne pas succomber à la tentation d'abandonner, est en soi un carême permanent.

Or, après avoir confié à ses disciples la mission de prêcher et de baptiser dans le monde entier, le Seigneur Jésus mentionne certains signes qui accompagneront ceux qui croiront. L'un d'eux ne manque jamais de me surprendre : « Ils parleront de nouvelles langues » (Marc 16,17). En d'autres mots, les croyants recevraient le pouvoir de parler des langues qu'ils n'auraient pas apprises. De quoi faire rêver tous les missionnaires qui ont quitté leur pays pour annoncer la Bonne Nouvelle !

Mais je m'égare en même temps que je galèje ! Ce verset concerne tous les baptisés et je ne peux manquer de relever l'autre miracle qui accompagnera la mission, celui de chasser les démons.

En ce jour où l'Église nous invite à vivre avec le Christ les tentations au désert, je réalise combien combattre le tentateur est bien plus difficile que d'affronter les conjugaisons car il avance bien souvent masqué et il arrive que sous l'apparence du Bien se dissimulent des traces du Mal lorsque l'action menée bloque la Vie.

Sans le Christ, la victoire est peu probable.

Pour ne donner qu'un exemple, je m'appuie sur l'appel à procurer du pain à ceux qui n'en n'ont point.

Collecter des aliments pour ceux qui en manquent, apporter de la nourriture à ceux qui n'ont parfois qu'un seul repas par jour, inviter à des repas fraternels, est une pratique quasi originelle des communautés chrétiennes et permet de vivre la dimension diaconale de la foi chrétienne.

Or ces lieux distributifs contribuent parfois à maintenir les personnes en état de dépendance, tandis que la bonne conscience de vivre la charité conforte cette relation. Difficile de résister à la Tentation de prendre le pouvoir sur qui a besoin d'aide. Difficile à la main qui donne de ne pas rester au-dessus de celle qui reçoit.

Distribuer de l'aide alimentaire ou des produits de premières nécessités, aussi important que soit cet apport, masque une autre faim qui reste parfois inassouvie. Dominique Fontaine, aumônier général du Secours Catholique, parodie quelque peu l'Évangile lorsqu'il dit : « l'homme ne vit pas seulement de pain distribué mais de toute parole échangée autour de la nourriture et de sa production ». L'être humain a besoin d'ajouter de la relation à la nourriture car c'est alors que se produit le miracle, signe de la victoire de la Vie plus forte que toutes les morts.

C'est ainsi que je peux rapporter la merveilleuse leçon d'orthographe que je viens de vivre. Le Tentateur a dû faire triste mine car le miracle de la langue nouvelle assez bien maîtrisée s'est effectivement produit.

Cosmina, une jeune femme de la communauté rom a vécu pendant sept ans à la rue où elle mendiait pour obtenir quelques pièces pour le pain quotidien de sa petite Ioanna. Accompagnée par une petite équipe qui l'a tout d'abord aidée à manger elle s'est re-levée du trottoir. Chaque jour maintenant, elle accompagne sa fille à l'école et part ensuite au travail.

Un après-midi d'été, une des bénévoles est tombée et Cosmina l'a fait manger lorsque clouée à l'horizontale dans son lit d'hôpital, elle avait besoin d'aide.

Dernièrement, quel ne fut pas mon émerveillement lors d'une Table Ouverte Paroissiale, de voir Cosmina attendre son tour dans la cuisine pour prendre le plat qu'elle apporterait en salle pour permettre de manger à toute la tablée dont elle était responsable (paroissiens et personnes en précarité confondues).

J'ose affirmer que c'est l'Esprit-Saint qui au cours de ces longs mois a donné des cours de conjugaison pour enseigner la nouvelle langue de l'évangile.

Le temps d'apprentissage fut long, car nos modes de fonctionnement ne se transforment pas d'un coup de baguette magique ; il nous arrivera sans doute de faire encore des fautes d'orthographe, voire de grammaire, car donner à manger, partager la table est une chose, accepter d'être servi et d'avoir besoin de l'autre en est une autre.

Mais à ce jour, c’est bien grâce à Cosmina que je peux écrire sans faute : Je te nourris, tu m’as nourrie, elle les nourrit.

Reconnaître en tout homme la dignité du frère sous le regard de Dieu est un long combat qui se mène dans le silence du désert. La Victoire peut alors se célébrer lorsqu’un tout petit pronom personnel de la fonction COD passe à la stature de Sujet.

Grande joie alors dans le Ciel …et sur terre !

Nathalie Gadéa

 

Publié dans Réflexions en chemin

Commenter cet article