Arrête ou je continue

Publié le par Garrigues et Sentiers

Film de Sophie Fillières

Pour une fois cet article est écrit d’un point de vue explicitement chrétien.
Il est écrit pour les pasteurs et pour ceux qui s’intéressent à l’évangélisation aujourd’hui.

Arrête ou je continue
Voici un film d’une réalisatrice connue pour des films comiques, marqués par « son goût de la formule assassine et son sens des situations cocasses ». Interprété avec intensité par deux des meilleurs acteurs français, Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric. Mais ici elle nous livre dans sa première partie, un regard sur un couple, dans les 45 ans, particulièrement aigu et très représentatif de ce que vivent beaucoup de gens aujourd’hui. Les élections récentes ont révélé un malaise des Français, marqué par l’abstention et le rejet des politiques. Pour comprendre ce malaise, ce n’est pas les médias et leurs analyses politiques, toujours les mêmes, qu’il faut écouter, mais des films comme celui-ci (et bien d’autres, sur le même sujet).

C’est un film sur l’usure du couple, après une longue vie ensemble (une vingtaine d’années ?). C’est cela que les médias ont retenu : par exemple « un couple en voie de décomposition », titre du Monde). Mais ils n’ont pas vu l’essentiel, car la mode idéologique actuelle interdit de le voir : c’est un film non seulement sur l’usure du couple, mais sur l’usure de la vie, sur l’usure du temps : qu’est-ce qu’il reste à vivre, quand on a dépassé 40 ans et que les illusions se sont évanouies ? On a ici un film « acide, mordant, désespéré », qui dit tout haut ce que personne n’ose dire : pourquoi vivre ? C’est quoi la vie ? Beaucoup de gens aujourd‘hui ne savent plus ce que c’est que vivre. Sans toujours oser se l’avouer. Il y a d’ailleurs dans ce film un personnage qui ne sait parler que de la mort !

« Si Dieu n’existe pas, suis-je encore capitaine ? » (Dostoïevski). Voilà le problème de notre temps. La vie n’ayant pas de sens, le désespoir, la révolte affleurent constamment. Ou au moins l’insatisfaction. Elle est d’ailleurs augmentée par la société de consommation, qui prône sans cesse le bonheur dans les choses matérielles. Comme par hasard, de nombreuses scènes de ce film se déroulent dans des supermarchés. Mais, ce que les gens désirent, ce serait de vivre ! Or « la vie s’est manifestée » (1Jean 1,2), mais qui le sait ? « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance » (Jean 10,10). Les hommes ont soif de vie, dans notre monde, puisqu’on leur a appris à être eux-mêmes, à être indépendants et libres. Mais qui leur apprendra à trouver la vie ?

Voilà la question majeure que soulève ce petit film, mais question si angoissante, question tellement interdite dans notre société non-religieuse que même les meilleurs critiques ne l’ont pas vue.

Question très bien présentée dans la première partie du film, excellentes 50 minutes. Il faut reconnaître que la seconde partie, beaucoup plus longue et convenue, est moins intéressante, la réalisatrice elle-même inconsciemment a peut-être été dépassée par l’ampleur de la question soulevée.

Mais plusieurs films français récents soulevaient des questions de la même profondeur :

La vie domestique, d’Isabelle Czejka (sorti en octobre 2013)
Suzanne, de Katell Quillevéré (décembre 2013)
Lulu, femme nue, de Solveig Anspach (janvier 2014), autre film sur une femme qui s’échappe de son mari et de sa famille.
Week-ends, d’Anne Villacèque, (février) aussi remarquable et méconnu par la critique, avec Jacques Gamblin dans le rôle principal.

Jacques Lefur

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Francine Bouichou 30/03/2014 09:13

J. Lefur, à propos d’un film centré sur l’usure de la vie et l’usure du temps, exprime une question « qui dit tout haut ce que personne n’ose dire : qu’est-ce qui reste à vivre, quand on a dépassé 40 ans et que les illusions sont évanouies (…) Pourquoi vivre ? ». Et ce constat l’étonne, car dans notre monde, « les hommes ont soif de vie, puisqu’on leur a appris à être eux-mêmes, à être indépendants et libres ». Mais… précisément, la vie ne se réduit pas à cet objectif limité : être indépendants et libres. La vie authentique, source effective et créatrice, ne peut s’épanouir que dans le partage avec autrui, et sous son regard.
Vivre : c’est être reconnu, reconnu par l’autre et par l’Autre.
D'ailleurs, l'enfant ne peut se développer et se construire, que sous cette condition nécessaire
Francine Bouichou-Orsini
(jadis enseignante à l'Université de Provence)