La pauvreté en France en 2017

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans son rapport annuel sur l’état de la pauvreté en France, le Secours Catholique constate que « la situation légale, sociale et économique est de plus en plus précaire ». Ayant accueilli plus 1,5 million de personnes en difficulté, l’association souligne que « les plus pauvres sont toujours plus pauvres et, en parallèle, les préjugés se multiplient ». Cette aggravation de la situation économique va de pair avec un accroissement de jugements négatifs sur ceux que certains présentent comme « des profiteurs et des fraudeurs » des aides sociales. Face à ces préjugés, le Secours Catholique constate que « 62,5% des personnes aidées n’étaient pas au chômage, 40% des accueillis avaient droit au RSA et n’en ont pas fait la demande et  le revenu mensuel des ménages reçus par l’association était de 548 euros » (1).

 

La période qui a suivi le dernier conflit mondial a été appelée, par  certains économistes, « les trente glorieuses ». Et il est vrai que cette trentaine d’années a connu la concomitance d’une croissance économique et des avancées sociales. Le plein emploi permettait à chacun de trouver, à travers le contrat de travail à durée indéterminée, identité, sécurité, protection sociale, socialisation. Ce que nous connaissons aujourd’hui, c’est une rupture  entre le développement économique et l’art de vivre. La question fondamentale me semble bien posée par ce chômeur accompagné par le Secours Catholique s’exprimant dans un groupe de parole : « J’en ai marre de me lever le matin et de savoir que ma vie ne sert à personne (…) Finalement, c’est ça qui vous fout par terre : quand plus personne n’a besoin de vous. (…) Trouver sa place dans la société, c’est être reconnu comme citoyen à part entière, ayant son mot à dire et un rôle, une contribution réelle. Plus que de place, c’est peut-être de rôle qu’il faudrait parler. Un rôle social, une utilité. (...) Chacun apporte (ou pourrait apporter, s’il n’en était empêché) sa pierre à l’édifice. (...) Nous ne sommes pas appelés à avoir tous la même place, le même rôle dans la société. Mais il est indispensable d’en avoir un, sinon on finit par croire qu’on ne vaut rien, qu’on n’a rien à apporter... Et au bout d’un certain temps, on laisse tomber ».

 

La crise du modèle qui s'effondre fait surgir les paniques de l'individu orphelin d'une croissance ou d'un sens de l'histoire qui le dispensait d'être sujet de son histoire. Le vide politique croissant entre un Etat ballotté par la mondialisation des échanges économiques et financiers et des citoyens hébétés par les fractures sociétales   constitue un risque majeur pour nos démocraties. Les crises de ces dernières décennies montrent qu’on ne peut plus se défausser de la responsabilité du vivre ensemble sur l’économie marchande ou une science de l’évolution des sociétés dont serait porteur un parti politique éclairé par un « socialisme » dit « scientifique ». Le programme politique urgent, c’est celui qu’exprime la personne au chômage citée plus haut : « (…) Trouver sa place dans la société, c’est être reconnu comme citoyen à part entière, ayant son mot à dire et un rôle, une contribution réelle. Plus que de place, c’est peut-être de rôle qu’il faudrait parler. Un rôle social, une utilité. (...) Chacun apporte (ou pourrait apporter, s’il n’en était empêché) sa pierre à l’édifice ».

 

La modernité qui s'essouffle a voulu réduire le citoyen à un individu producteur-consommateur. Nous devons réapprendre à habiter nos appartenances plurielles dont aucune ne peut prétendre donner la totalité du sens de la vie. Citoyen du monde et de mon territoire, citoyen dans l'entreprise, dans la culture, dans mes appartenances militantes et spirituelles, citoyen dans ma famille : chacun d'entre nous s'éprouve et se trouve  dans la confrontation permanente de ses appartenances multiples. Cette confrontation féconde est source du renouvellement de l’art de vivre ensemble.

 

Bernard Ginisty

 

(1) SECOURS CATHOLIQUE, L’état (2017) de la pauvreté en France. Publié le 6 novembre 2017 https://www.secours-catholique.org/actualites/letat-2017-de-la-pauvrete-en-France .

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 11/12/2017 09:01

L'une des phrases clé que je retiens est : "Ce que nous connaissons aujourd'hui, c'est une rupture entre le développement économique et l'art de vivre"… C'est vrai sur divers registres. Pour ce qui est de l'emploi et de la précarité, peut-être faudrait-il préciser "en France".

La question qui se pose au chômeur sur le sens de sa vie lorsqu'il est exclu de l'activité professionnelle m'apparaît aussi vitale. Et cela se rapproche de ce que je disais il y a peu de mes souvenirs de passage chez les Compagnons d'Emmaüs, lorsque ceux-ci manifestaient le retour à leur dignité personnelle à travers le travail. Comme souvent, je chercherai à éviter les envolées idéologiques en essayant de définir les actions prioritaires à encourager que je peux percevoir afin d'inverser la pente perverse sur laquelle nous sommes engagés depuis plusieurs décennies;

La première consisterait à nous doter de dirigeants politiques (le Bien Commun) lucides et courageux pour s'opposer aux concurrences déloyales, au dumping social ; poursuivre la lutte contre la spéculation financière et les efforts d'unification européenne, face aux pressions des échanges internationaux qui affaiblissent notre industrie et notre artisanat.

La seconde est de poursuivre l'adaptation de notre code social, sinon sur celui de la Chine, du moins le rapprocher des pays européens similaires au nôtre.

La troisième est de passer des paroles aux actes concernant la formation professionnelle des jeunes et la formation professionnelle continue dans un monde qui évolue très vite. Les jeunes qui arrivent à 20 ans après échec au bac et sans formation professionnelle sont quasiment condamnés au chômage.
Pour avoir été de longues années responsable de l'accueil des demandeurs d'emploi au Secours Catholique de Marseille, sur les quelque 650 personnes reçues, je n'ai pas mémoire d'avoir reçu des informaticiens, ni des infirmières, ni même des aide-soignantes. Plutôt des hommes et des femme souvent issus de l'immigration, dont les premiers voulaient être "gardien" et les secondes " aide aux personnes âgées"…

Quand deviendrons nous plus pragmatiques, plus réalistes et cesserons-nous de croire que notre modeste hexagone puisse arrêter l'Histoire aux années 60, dans un monde qui bouge très vite ?