L'Apparition, de Xavier Giannoli

Publié le par Garrigues et Sentiers

 

Ce film  se présente comme un polar,  dans lequel un journaliste enquête sur une prétendue apparition de la Vierge, dans le sud de la France.

Jacques (Vincent Lindon), grand reporter, rentre en France du Moyen-Orient, accompagnant le corps de son ami journaliste tué au cours d’une mission au cours de laquelle lui-même a été blessé par une explosion. Il est alors contacté par le Vatican pour faire une enquête canonique sur une apparition toute récente dans le Sud de la France : une jeune novice dans un couvent de sœurs affirme avoir vu la Vierge qui lui aurait parlé, laissant au monde un message d'amour.

Le spectateur va  suivre pas à pas Jacques dans son enquête sur le terrain, où il rencontre les autres membres de la commission puis Anna, la voyante, qui est protégée, pour ne pas dire couvée, par un curé franciscain le père Borrodine. Anna dit-elle la vérité ou ment-elle ? Y a-t-il eu apparition ou non ? 

Une des premières  richesses du film est cette enquête documentée qui va nous faire découvrir des mondes totalement différents avec un grand souci de réalité :

  • d'abord la guerre au Moyen-Orient avec ses morts et ses ruines, dont la dernière victime est l'ami reporter de Jacques.
  • De là, en deux heures d'avion, le spectateur accompagne Jacques dans les couloirs feutrés du Vatican, parmi les dorures et les soutanes où, en parcourant d’immenses corridors, il rencontre des responsables de la commission canonique, pénètre dans les archives, se fait ouvrir les dossiers (authentiques) des dernières apparitions : Lourdes, Fatima, La Salette, Medjugorje, un univers avec  ses mystères mais dont la mission  est de découvrir la vérité sur ces phénomènes religieux. Là encore l'effet de réel est d’autant plus saisissant que les lieux, les personnages, les procédures sont découverts à travers les yeux de Jacques, totalement étranger à ce milieu.
  • Autre univers : celui des pèlerinages. Jacques se rend dans le Sud de la France au lieu de l'apparition où les pèlerins affluent. C’est le monde du  religieux, miraculeux, avec ses foules et ses cantiques, ses sermons et processions, avec les statues de la Vierge et une prétendue relique de la Vierge, constituée d’un linge taché de sang. On participera à des célébrations avec la voyante, entendra des sermons avec des pèlerins enthousiastes et recueillis.
  • Quatrième monde : celui de la commission d'enquête canonique avec Jacques, un prêtre exorciste, une psychiatre, un théologien : elle fonctionnera avec des règles précises qui n’empêcheront pas les divergences d'opinion et les conflits, mais où chacun, à sa façon, veut découvrir la vérité.
  • Cinquième univers : nous pénétrons dans un couvent de religieuses où la voyante est novice. On partage la vie des sœurs, leurs prières, leurs relations, leur solidarité, leurs tensions et leurs activités, notamment la fabrication de couettes.
  • Puis Jacques poussera son enquête dans un foyer d'adolescents et des familles de la DDASS, où Anna, née sous X, et Myriam sont devenues très amies.
  • Le film s'achève au Moyen-Orient par un retour dans le camp de réfugiés en Jordanie où Jacques retrouve la vraie voyante, Myriam bénévole, avec son enfant.
  • Avant de rentrer en France, Jacques ira redéposer dans un beau sanctuaire jordanien une icône brûlée trouvée dans la famille de Myriam, photographiée par son ami juste avant d’être blessé mortellement. La boucle est bouclée.

Cet effet de réel de mondes coexistant, totalement différents, avec leurs populations, leurs fonctionnements, leurs souffrances et leurs joies, filmés avec beaucoup de réalisme, et beaucoup de respect –  personne n’est ridiculisé – forme le cadre saisissant dans lequel se déroule cette recherche de vérité : si l'apparition a effectivement eu lieu, c'est dans notre monde d'aujourd'hui avec tous ces différents aspects qu'elle doit avoir sens.

 

Plus varié encore que ces différents mondes traversés, est  l'itinéraire personnel des personnages.

Une tonalité du film est frappante : le respect de la part de Jacques et donc du réalisateur pour chacun des personnages rencontrés. Aucun  parmi les pèlerins ni parmi les acteurs principaux ne sont ridiculisés. Pourtant il s’agit de religion populaire qui peut prêter facilement à caricature.

Les membres du Vatican sont les premiers à avoir conscience du décalage existant entre l'univers doré dans lequel ils vivent et le message évangélique ; ils éprouvent plutôt une réticence instinctive devant les phénomènes religieux, les apparitions qui risquent vite d'être incontrôlables ; et la procédure officielle mise en place pour la recherche de la vérité est sérieuse. Un jeune prêtre résume bien la position officielle de l’Église dans cette recherche : « L’Église préférera toujours passer à côté d'un miracle plutôt que de favoriser une imposture. »

Les membres de la commission canonique ont tous le même esprit de recherche de vérité, sauf peut-être le théologien pour qui il n'y a jamais eu aucun problème. Pour lui, dès le début, il s’agit d’une imposture. C’est d'ailleurs avec lui que Jacques aura l’opposition la plus  vive, car pour Jacques cette démarche n'est pas une simple formalité administrative, mais une question vitale.

Les  autres personnages sont eux aussi complexes :

  • Antoun, le prêtre allemand, représente le côté mercantile et odieux des milieux d’apparition. Pour lui, les statues de la Vierge se vendront d'autant mieux qu'Anna les aura bénies, ce qu'elle refusera. Il a fabriqué une relique miraculeuse de la Vierge avec du tissu ensanglanté dont une expertise prouvera la fausseté. Mais tout dévoyé par l'argent qu'il soit, il semble un croyant convaincu. Dans un de ses sermons où il dit sa foi, il paraît sincère. Il peut faire penser à certains chrétiens de milieux évangéliques américains qui concilient admirablement leur foi et le business. Le réalisateur n'a pas voulu le ridiculiser.
  • Le père Borodine, curé franciscain de la paroisse (joué admirablement par Patrick d'Assumçao) évolue considérablement au cours du film. Au début il surprotège Anna, "sa chose" qu'il couve jalousement. Plus ou moins en rupture de ban avec l’Église, il se méfie de la commission canonique qu'il juge « dangereuse ». Il s'oppose à Jacques en qui il voit un concurrent pour Anna : il l'accuse cruellement d'être « vide ». Mais son sermon sur les risques du monde actuel est fort ; à la fin il reconnaîtra humblement à Jacques qu’il a fait fausse route : « Je croyais que c'était elle qui avait besoin de moi, en fait c'était surtout moi qui avais besoin d'elle ».
  • Le personnage de Myriam, l'amie d' Anna, est juste évoqué ; c'est elle qui a eu une apparition mais elle n'a pas voulu assumer le rôle de voyante dans ce monde religieux ; elle voulait vivre sa vie de femme, avoir un enfant et être bénévole dans des camps de réfugiés. C'est sa façon à elle de vivre le message d'amour de la Vierge qu'elle dit avoir rencontrée. Avant son départ pour le Moyen-Orient, elle s’est faite visiteuse de prison auprès de l'assassin de sa mère, pour lui annoncer l'Évangile. On  ressent les effets de ces contacts dans l'entrevue que le détenu a avec Jacques, où, lui serrant les mains sans lui dire un mot, il semble  apaisé et serein.
  • Anna, la jeune novice, est un personnage lumineux dont la pureté du regard est un symbole ; elle semble avoir tout traversé des difficultés de son enfance : née sous X, élevée dans un foyer puis dans une famille où elle est décrite comme solitaire, avec une amie de cœur, Myriam, et le jeune Noir qu'elle a connu au foyer. « En tout cas ce n'est pas une menteuse ». Elle acceptera par amour pour Myriam de se sacrifier et d'endosser le rôle particulièrement lourd de voyante dans lequel elle excelle ; sa piété et ses pauses extatiques semblent naturelles et bouleversent d'ailleurs Jacques. Elle aura trois moments de révolte : quand excédée par le mercantilisme d'Anton, elle refuse de bénir la montagne de statues de la  Vierge, quand elle se précipite pour empêcher qu'on enlève la soi-disant relique de la Vierge dont elle connaît l'imposture, quand, malade, elle rejette violemment la main du prêtre, refusant ainsi cette pression qu’elle ne peut plus supporter. Elle s’enfuit dans la nuit vers le lieu de l’apparition consommer son sacrifice, ensanglantée, transportée par hélicoptère (souvenir sans doute de la statue du Sacré-Cœur transportée dans La Dolce Vita de Fellini) elle deviendra elle-même cette icône à demi brûlée qui la symbolise. Giannoli dans son entretien choisira une plume légère et fragile comme autre  symbole.
  • Le personnage de Jacques, admirablement joué par  Vincent Lindon. Ce grand reporter profondément blessé par la mort de son ami, reporter comme lui. Il se reprochera la mort de son ami, pour l'avoir quitté un moment. Il est aussi blessé physiquement par l'explosion d'une bombe qui le rend sourd par moments. Dans une des premières scènes du film, on le voit essuyer l'objectif de son appareil de photo taché par des traces de sang : il ne peut plus entendre ni voir la réalité telle qu'elle est tant elle est mortifère. Pour ne plus voir le jour, il est obligé de coller des papiers sur ses fenêtres parce qu’il ne supporte pas la lumière. Blessé dans son corps, blessé dans son âme. Son métier de reporter le sauvera. À la demande totalement imprévue du Vatican, la recherche de la vérité lui permettra de survivre bien que ce monde de la religion lui soit totalement inconnu. Il se définit au Vatican : « Je crois qu’il y a peut-être quelque chose, mais je ne suis pas pratiquant ». Au début, il ne pense qu'à rechercher des faits et des preuves pour établir la vérité ou plus certainement le mensonge dans cette nouvelle enquête qu’il mènera avec passion et avec très grande honnêteté. Pour lui ce n'est pas d'abord une enquête canonique où il faut suivre les procédures bien fixées, mais une quête personnelle de la vérité : « Anna a-t-elle menti, oui ou non ? Je veux des faits et des preuves ». Pour lui au début ce sont très probablement « des pauvres gamines qui refusent la dureté de la vie ». C'est dans la relation avec Anna qu'il va sentir progressivement son univers se lézarder avec le regard de la voyante qui le bouleverse par sa clarté. Elle lui dira « qu’il y a trop de colère en lui pour accepter ce qu’elle a vu ». Et devant l'affirmation d'Anna qu’elle n’est pas une menteuse, à la fin du film il répondra à Myriam qui lui demande s’il la croit ou non : il répond qu’il ne sait pas. Dans son dernier message où il rend compte de son enquête au Vatican, il déclare que jusqu'à présent il connaissait bien le monde des hommes qu'il avait parcouru comme grand reporter, mais il a découvert à présent un autre univers, « celui des âmes », qu'il ne connaissait pas et pour lequel il reconnaît qu'il ne sait pas. Il était venu pour élucider une enquête, un mystère, il va se découvrir face à un mystère qui le dépasse. Et derrière le cheminement de Jacques, c'est celui-là même de Giannoli, le réalisateur du film qui dans un remarquable interview à KTO (KTO,VIP, Giannoli) avoue que c'est sa propre quête : « Je fais ce film pour enquêter sur un trouble que je ressens ». C’est pour cela qu'il a choisi Vincent Lindon, à cause de son rapport très exigeant à la vérité : « Il ne faut pas se foutre de sa gueule ; il est comme un principe de vérité ».

C’est cette quête ouverte de la vérité qui fait, à mes yeux, le grand intérêt de ce film, malgré ou à cause de ses obscurités.

 

À travers tous ces cheminements de ces personnages est posé le problème de la foi dans le monde actuel : la foi comme croyance à l'invisible dans les réalités visibles.

  • Le réalisateur part du réel pour suggérer le spirituel du visible, l'invisible traverse les corps dans leur lourdeur, leur fragilité. Vincent Lindon offre à Jacques toute la pesanteur de son corps, ses gestes saccadés, sa voix cassée mais en même temps sa volonté de chercher la vérité.
  • Anne est le symbole même de cette fragilité et de cette transparence, son regard est d'une limpidité telle que Jacques en est ébranlé.
  • Chaque personnage ou plutôt chaque couple de personnages illustre à sa façon la pesanteur et la grâce. Ils font penser aux personnages de Bernanos, au curé de campagne, à la mère supérieure et à la jeune novice du Dialogue des carmélites, ce mélange de force et de grande fragilité.
  • Au sein du monde des corps des hommes et des femmes dans sa brutalité et sa violence Jacques découvre le monde des âmes, ce monde mystérieux pour lequel il n'a pas de boussole. Comme le dit explicitement la psychiatre à Jacques qui demande des preuves : « La foi est un choix libre et éclairé. Avec des preuves, il n'y aurait plus de mystère. » Jacques lui rétorque : « J'ai besoin de savoir si cette gamine m'a menti, je veux des faits, des preuves ». Le théologien lui répond que le réel est toujours ailleurs.

Dans son entretien, Giannoli dit qu'il a été très impressionné par un prêtre exorciste à qui il a posé la question : « Comment pensez-vous que vous vivrez votre mort ? ». Le prêtre répondit : « J'espère que je ne me suis pas trompé ». La foi n'exclut pas le doute, qui n'est pas une limite mais une aventure qui commence. Et à Myriam qui lui demande s’il la croit, Jacques répond « Je ne sais pas ». Mais la vérité de l'apparition n'est pas seulement dans le fait même de cette apparition, mais dans le contenu  du message ; et c'est un message d'amour auquel chacune à sa façon, Anne et Myriam restent fidèles, dans des univers très différents. La dernière image du film lui donne d'une certaine façon son unité : Jacques va déposer dans le désert jordanien au pied du sanctuaire barricadé les restes de l'icône à demi brûlée que son ami mort avait photographiée avant de mourir. « La foi voyage parfois incognito » avait dit un des membres de la commission en citant Kierkegaard.
 

                                                                                                                                                                                    Antoine Duprez

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Christelle 13/11/2019 21:15

Merci pour cette analyse si juste qui m'éclaire, je n'avais pas tout compris au film !

CATHERINE GOTTE 21/09/2018 23:39

j'aipas vu beaucoup de Jésus dans ce film