L’éthique : de l’homélie à la praxis

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans nos sociétés qui ont beaucoup de difficultés à partager le sens du vivre ensemble, les responsables politiques passent de plus en plus souvent du registre de l’analyse rationnelle à celui de l’homélie éthique.  Cette invocation n’est-elle que le symptôme de la difficulté des décideurs à transmettre un discours politique audible ? 

 

Face à l’effondrement des idéologies qui prétendaient rendre compte de la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur propose un cheminement concret qu’il appelle « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la prise de conscience de la crise, la perception de l’intolérable et la décision de l’engagement. Dans cet itinéraire, la crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable ». Ainsi pour beaucoup de militants, l’engagement dans des organisations qui luttent contre la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la pollution... est devenu le chemin vers la conscientisation politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme, de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » (1).

 

L’éthique ne consiste donc pas à décider souverainement du Bien et du Mal, mais à mettre en route un processus permanent de va-et-vient entre la pratique et les valeurs et principes qui inspirent ces pratiques. C’est le sens profond du mot praxisqui vise à remplacer le rapport hiérarchique entre la théorie et la pratique par un rapport dialectique. Si la théorie inspire des pratiques, celles-ci sont également sources de théorie comme l’analyse le philosophe et psychanalyste Cornélius Castoriadis, fondateur avec Claude Lefort, du groupe Socialisme ou Barbarie : « Nous appelons praxis ce faire dans lequel l’autre ou les autres sont visés comme êtres autonomes et considérés comme l’agent essentiel du développement de leur propre autonomie. La vraie politique, la vraie pédagogie, la vraie médecine, pour autant qu’elles aient jamais existé, appartiennent à la praxis. (…) Dans la praxis, l’autonomie des autres n’est pas une fin, elle est, sans jeu de mots, un commencement. (…) La praxis est certes une activité consciente et ne peut exister que dans la lucidité ; mais elle est tout autre chose que l’application d’un savoir préalable. Elle s’appuie sur un savoir, mais celui-ci est toujours fragmentaire et provisoire ; il est fragmentaire, car il ne peut pas y avoir une théorie exhaustive de l’homme et de l’histoire ; il est provisoire car la praxis elle-même fait surgir constamment un nouveau savoir, car elle fait parler le monde dans un langage à la fois singulier et universel » (2).

 

Dans une culture émiettée dans d’innombrables technosciences, la capacité des femmes et des hommes à participer à leur avenir est une question primordiale. C’est tout simplement celle de la démocratie. Devrons-nous nous résigner à l’abandon de notre avenir au despotisme éclairé d’experts bienveillants qui sauraient mieux que nous quel est notre bien ? Ou alors, modestement mais fermement, travailler à ce que chacun retrouve en lui ses capacités créatrices ? 

 

À l’heure où la crise génère le retour des fondamentalismes et des crispations identitaires, l’éthique, en appelant chacun à la confrontation permanente entre ce qu’il fait et ce qu’il proclame bien au-delà des péroraisons convenues des discours des décideurs, devient un travail fondamental urgent.

 

Bernard GINISTY

 

 

(1)      Paul RICOEUR (1913-2005), préface à l’ouvrage d’Emmanuel Mounier, Écrits sur le personnalisme, Éd. du Seuil, Collection Points Essais, Paris, 2000, p. 7-14

(2)      Cornelius CASTORIADIS (1922-1997), L’institution imaginaire de la société, Éd. du Seuil, Paris, 1975,p. 104-105. Socialisme ou Barbarie, créé en 1946 s’est auto-dissous en 1967. Ce groupe combat le stalinisme sous toutes ses formes, et développe un marxisme anti-dogmatique. Il considère l’Union Soviétique et tous les pays dits « socialistes » comme un capitalisme d'État, une société d'exploitation dirigée par une nouvelle classe dominante (la bureaucratie), « trompeusement intitulé "socialiste", où les dirigeants de l’État et de l’économie prennent la place des patrons privés cependant que la situation réelle du travailleur reste inchangée ».

Publié dans Réflexions en chemin

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