Où se trouve la Galilée aujourd’hui ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Sur l’article de Tomáš Halík « Les églises fermées, un signe de Dieu ? »

 

Il est des textes qui vous saisissent par l’élévation de la pensée et la profondeur de la réflexion sur lesquelles ils prennent forme, qui éblouissent pour l’étendue du champ des questionnements dont ils procèdent. Il en est d’autres, plus rares, qui ajoutent à tout cela une force d’interpellation singulière. Qui s’inscrit dans la conscience du lecteur parce que l’interpellation en cause s’adresse pour de bon aux « signes du temps ».

C’est sur ce sentiment, sur cette impression de toucher à une intellection de l’enjeu, que se parcourt, dans tous ses enchaînements, l’article de Tomáš Halík.

Pour autant…

Une réserve survient au détour d’un paragraphe. Devant une formulation, théologiquement des plus appropriées si on la lit dans un discours de cet ordre, mais qui, dans le langage et l’entendement du monde, prend la résonance d’une menace.

L’idée de « comprendre le langage de Dieu dans les évènements de notre monde », en se réclamant du « discernement spirituel », n’est-elle pas de prime abord une assignation périlleuse ? Au moins si d’aucuns en venaient à la prendre, pour ainsi dire, au pied de la lettre. 

L’Histoire ne fournit-elle pas trop d’exemples, sur la plus longue durée, de ce que l’invocation de ce discernement a produit – non un détachement des passions mauvaises, mais, à l’inverse, une exacerbation des préjugés et des peurs qui se chargent si volontiers de dessiner les figures des boucs émissaires. Trop de preuves de ce que la prétention à savoir traduire le langage de Dieu a provoqué et validé les pires désolations et les malfaisances les plus meurtrières : une somme de délires et de fureurs qui, plus explicitement que le réveil et l’excitation des « agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur », ont pour nom le déchaînement de la haine et de toutes les œuvres de mort que celle-ci sait incomparablement mettre en mouvement. Les Juifs, du Moyen-Âge au XXe siècle, en savent quelque chose …

Oui, l’intelligence du penser et du croire commande de chercher les « sens du temps » dans les « signes du temps », et d’abord quand ces temps sont ceux d’un désastre. Ce que fait exemplairement l’article de Tomáš Halík. Mais que la grâce nous soit donnée que cette quête de discernement soit toujours donnée comme personnelle – ainsi que le serait une prière intime adressée à l’Esprit –, et que rien n’y soit prétendu d’une réponse spirituelle. 

Il va de soi que cette réserve-là – interroger le spirituel mais sous la condition de ne jamais rien conclure qu’en humaine incertitude – s’adresse clairement au lecteur, et non à l’auteur.

Un auteur qui, plus encore qu’une interpellation, a écrit un manifeste. Et, à s’en tenir aux libertés qu’il prend à l’égard de la ligne officielle de l’Institution, ce manifeste possède une portée historique. 

Interroger sur l’éventualité qu’« un (…) chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme », envisager « qu’il (serait) temps de se préparer pour un nouveau »,  et poser l’hypothèse d‘une « vacuité cachée des Églises » : chacun de ces regards posés sur les églises fermées à la recherche d’un signe de Dieu, serait passé, il y a peu, pour une prise de distance d’avec toutes les institutions des cultes chrétiens et, venant d’un prêtre catholique, très directement d’avec l’institution romaine. Pour laquelle, entre prise de distance, indiscipline de pensée et rupture, les glissements ne laissaient pas vraiment distinguer leurs étapes. Et pas davantage la différenciation ou la dénivellation de leur sanction.

Que le Christ, las de frapper de l’intérieur de l’Église, ait voulu en sortir, que les églises vides d’aujourd’hui soient une figuration physique d’un « état d’urgence » spirituel qui se reconnaît en une Église devenue un « tombeau vide » – et, de surcroît, un tombeau verrouillé, à la différence de celui qui fait sens depuis que le shabbat de Marie de Magdala a pris fin –, ce sont là autant de nouvelles métaphores de « la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples ».

Qu’on se mette en chemin pour « remplac(er) l’autel du temple démoli »qu’après avoir relayé le sacrifice de sang par le « sacrifice des lèvres », le moment soit venu de quitter le bord des « héritages » – où l’on entrevoit un legs de professions de foi dirigées comme un enseignement de sciences mortes – « pour aller en eau plus profonde », l’image que Tomáš Halík donne de cet exode vers la « foi nue » est incomparablement puissante parce ce qu’elle est sans doute aussi la plus belle parmi celles du patrimoine chrétien qui jalonnent son article. Tout est contenu dans le rappel de la voix d’en haut qui exhorte de ne pas chercher le Vivant parmi les morts : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée ». 

Oui, l’enjeu est tout entier là : Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui où nous pouvons rencontrer le Vivant ?

Et c’est face à cet enjeu que nait le sentiment que Tomáš Halík, à l’instar de tant d’autres « chercheurs », s’arrête au moment de franchir le tout dernier pas. Une déception accrue par le fait qu’il mène de concert, jusqu’à cette marche ultime, croyants et non-croyants, indifférenciés dans leur attente reconnue commune.

La référence faite à la voie de la Réforme, soulignée par l’évocation nominative de Luther et de Calvin (et peu affaiblie par l’apport catholique dont il est fait mention), mais aussi l’appel à la découverte de la contemplation– et par conséquent celle des textes et de l’esprit inconnu et vivant qui y habite la lettre –, suggéraient que du « kairos » surgirait davantage que le vœu d’un élargissement « des limites de notre compréhension de l’Église ». 

Et que l’idée de réforme se construirait sur la copie inversée de L’INTERDIT jadis décrété par l’Eglise : sur cet autre interdit que se sont signifiés les « chercheurs » qui, pour ne pas être enfermés dans « les limites institutionnelles et mentales existantes » de l’Église, se sont retirés des services religieux des églises. Quand ils ne s’en sont pas bannis.

S’il est « une (…) théologie d’histoire contemporaine », le siècle de cette histoire n’est plus celui des conciles pour la raison que l’institution cléricale a cessé d’avoir une parole vivante. Que l’entrebâillement du dernier concilie eût pris fin comme un heur qu’on avait cru si proche et qui sitôt se perdait, y aurait suffi.

Il ne s’agit plus – exagérons le trait – de tourner la page de la messe en latin quand tout avère que les cléricatures parlent au vide du monde qu’elles ont enclos pour fermer la vue et l’aventure vers l’espace alentour. Celui « dont l’ampleur et l’étendue » donnent moins « le tournis » que l’élan vers la liberté qui ensemence le croire par soi-même – à la fois prière personnelle à l’Esprit et débat de l’âme, des âmes, avec les dons et les acquis d’une intelligence humaine. 

Qu’il en soit fini des mots communs a creusé la séparation des pensées au point qu’on n’en est plus à un « appel à la réforme » : dans l’exercice du libre examen, combien ont déjà re-formé leur propre croyance, combien aussi dont la foi a réécrit le Symbole de Nicée à l’aune de leur conception chrétienne de l’intelligible, du déchiffrable et, pour tout dire, du crédible, et combien même se désignent comme catholiques sans accorder crédit à quantité de dogmes ou articles de foi : leur agrégat de doutes ou d’incroyance s’adresse le plus spontanément à des notions telles que l’Immaculée conception ou la maternité virginale de Marie, mais s’étend jusqu’à à la figure de la Trinité, quand ils ne parcourent pas l’Incarnation et la Résurrection comme on traduit des allégories ou des paraboles.

Hors les rangs des « résidents » de la tradition, quelle audience obtiennent les clercs s’ils appellent à la discipline romaine du croire contre la découverte, ou le seul questionnement, des sens cachés sous le sens littéral, tel que celui-ci a été consacré depuis des millénaires ? Et tout spécialement contre les épiphanies de significations chrétiennes qui ressortent des Écritures vétéro-testamentaires, réinterprétées après avoir été relues comme on fait retour de la traduction vers l’original – une réinterprétation qui consiste pourtant à « apprendre à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau ».

Et quand il s’agit de la doctrine morale et de ses fixations sur la sexualité, le corps clérical s’est fait si inaudible qu’il renvoie la majorité des catholiques dans une « cour des Gentils » qui devient la cour des rebelles. Bien plus outré encore s’expose le rejet du célibat des prêtres et de l’exclusion des femmes des ministères ordonnés. Sur ces deux types de sujets, la hiérarchie romaine n’a pas à déplorer une désobéissance de ses anciens « fidèles », mais une incompréhension sans fond de leur part – augmentée de la présomption, sinon de l’évidence, irréfragables d’une dissociation entre partage de la foi et soumission à son enseignement. 

L’article de Tomáš Halík serait en lui-même incomparable par l’élévation de l’écriture et par celle des citations devant lesquelles il nous place. La perspective ouverte à un changement radical de l’« être chrétien », la vision donnée de ce que la louange des Écritures procède de la réflexion et de l’étude, et la référence au théologien orthodoxe Evdokimov – « Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas » – produisent autant de stimulation spirituelle sur le coup de la lecture qu’elles annoncent de fermentations intellectuelles  ultérieures.

Mais qu’en reste-t-il, en tout fin de compte, pour celles-et ceux qui sont déjà en chemin vers la Galilée à la recherche de l’Etranger ? Et déjà certains d’y trouver, avec cet inconnu qui les attend, l’écho de l’Esprit vivant qui parle là où ils savent que l’Eglise n’est pas ?

À sa place, ils devinent une genèse de sens appelés à se faire jour dans un sacerdoce authentiquement universel – celui dont chacune et chacun a vocation à l’exercice du seul titre de fille et de fils de l’Alliance. Non plus une caste de prêtres et Grands prêtres, mais une communion de croyants, non-croyants et entre-deux questionnant la Promesse, chacun avec leurs lumières, dans l’insertion d’une espérance indécise et dans la convergence escomptée de tout ce qui s’élève.

Ils auront leurs « serviteurs du culte », éminents par leur savoir et pour autant qu’ils emploient ce savoir à clarifier la pensée et à démêler les actes de ces filles et de ces fils de l’Alliance. 

De cette Alliance qui portera enfin son très beau nom de liberté.

 

Didier Lévy

Publié dans Réflexions en chemin

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