La bataille d'Osorno

Publié le par Garrigues et Sentiers

 

Le titre de ce livre (1), préfacé par Jean-Louis Schlegel, risque de ne pas dire pas grand-chose au lecteur non averti. Le sous-titre est plus explicite : « La Résistance exemplaire d’une poignée de catholiques chiliens face aux dérives du Vatican », et il faudrait ajouter des dates : de 2010... à nos jours.

Quant aux auteurs, depuis les années 70 ils sont très liés à des catholiques chiliens grâce auxquels ils ont été tenus régulièrement informés de cette incroyable saga. Osorno, centre de gravité de « la bataille », est une ville de 150.000 habitants à 900 km au sud de Santiago du Chili. Le livre que Régine et Guy viennent de faire paraître est un dossier complet, une chronique, parfois au jour le jour, truffée de dates et de longs noms propres à l’espagnole (Francisco Javier Ezzazuri Ossa ou Ricardo Ezzati Andrello) qu’il est difficile de résumer. René Pujol a réussi cependant à le faire en une dizaine de pages seulement dans son blog « Cath’lib », je ne saurais mieux faire que d’inviter à s’y rapporter. 

Pour moi, l’écho qui m’est parvenu de la bataille, et dont je garde le souvenir, est cette étonnante nouvelle rendue publique en mai 2018 : le pape François a demandé la démission collective des évêques du Chili, soit une bonne trentaine de prélats convoqués à Rome, à leurs frais, et invités à « remettre leur charge à la disposition du pape ». Il nous reste le texte qu’ils ont eu à méditer à cette occasion. Si François reconnaît ses « graves erreurs », il dénonce aussi « l’abus de pouvoir et de conscience des ministres de l’Église », « les spiritualités narcissiques et autoritaires », « la destruction de documents », etc. Il rappelle que « le Christ erre dans nos rues en la personne de tant de pauvres, expulsés de leur misérable bidonville » et observe que « l’Église, appelée à désigner Celui qui est le chemin, la Vérité et la Vie, est devenue elle-même le centre de l’attention. Elle a cessé de regarder et de montrer le Seigneur pour se regarder et prendre soin d’elle-même. »

C’est comme le réveil d’un volcan des Andes mais le feu couvait depuis longtemps et si je me souviens bien de l’explosion, de la noire fumée et des retombées, j’en ignorais les origines et le long combat des victimes d’abus sexuels de la part d’hommes d’Église, et la décision, prise à Santiago, de fonder l’ONG Ending Clergy Abuse (ECA) où va se retrouver François Devaux, cofondateur à Lyon de « La Parole libérée ». Ce que j’ignorais aussi c’est que, en avril 2018, pendant que les prélats chiliens convoqués à Rome étaient logés à leurs frais, trois des victimes étaient les hôtes de François à la Maison Sainte Marthe, recevaient sa demande de pardon « en (son) nom propre et au nom de l’Église universelle », et assistaient avec leur famille à l’Angélus au balcon de Saint-Pierre. 

Mais le livre des Ringwald révèle que ce dernier épisode quasi théâtral n’est que le dénouement provisoire d’une suite de scandales, d’abus sexuels et abus de pouvoir à travers lesquels la confiance de nombreux fidèles en l’autorité de François a été ébranlée. En voici les dates principales et les principaux acteurs, en rapide « flashback », et en cinq actes :

Acte I : en avril 2010, une émission de la télévision chilienne présente les témoignages de quatre membres de la riche paroisse El Bosque de Santiago victimes du curé, prédateur sexuel, Fernando Karadima, auquel tout un chapitre du livre est consacré. On y apprend qu’il a été pendant 45 ans, à partir des années 50, à la tête d’un véritable empire, religieux, financier, social et politique, pendant la dictature de Pinochet (1973-1989) et après. Il a formé de nombreux séminaristes, et abusé d’eux. Ses liens avec le nonce Angelo Sodano, qui deviendra Secrétaire d’État de Jean-Paul II, lui permettent d’influencer la nomination de nombreux évêques. Mais après l’émission d’avril 2010, la multiplication des accusations conduit à la chute de son empire. Il échappe à la justice civile pour cause de prescription mais est condamné par le Vatican en janvier 2011.

Acte II : en janvier 2015, à la surprise indignée de beaucoup, Juan Barros, qui été pendant quarante ans un intime de Karadima, est nommé à la tête du diocèse d’Osorno. Son installation en mars dans la cathédrale provoque un beau tumulte et il doit fuir sous escorte par une porte dérobée. Comme le scandale Karadima, le scandale Barros prend une ampleur nationale. Mais rien ne bouge, et, à Osorno, des laïcs, quelques prêtres et des religieux continuent à manifester contre l’entêtement des évêques et du Vatican. 

Acte III : en mai 2015, sur la place Saint-Pierre, le porte-parole de la Conférence épiscopale du Chili sollicite du pape François une parole de compassion pour les fidèles d’Osorno. Irrité, François les traite de « tontos y zurdos » (stupides et gauchistes). L’échange a été filmé par un touriste argentin et mis sur Youtube.

Acte IV : du 16 au 18 janvier 2018, François se rend au Chili. Il trouve les mots justes au Palais de la Moneda pour exprimer sa « honte devant le mal irréparable fait aux enfants par des ministres de l’Église » et pour critiquer le « cléricalisme, caricature de la vocation reçue. » Mais Barros apparaît ostensiblement aux côtés du pape, et à des journalistes qui l’interrogent sur le sort de Barros le pape répond : « Il n’y a pas de preuves contre lui, ce sont des calomnies. C’est clair ? » Stupeur et indignation des victimes, et tempête dans la presse. De nombreuses questions sans réponse demeurent au sujet des preuves que François réclame et qui lui ont été pourtant fournies.

Acte V : préparation du coup de théâtre d’avril 2018. Pour enquêter sur le cas de Barros, François envoie au Chili Charles Scicluna, archevêque de Malte, en qui il a toute confiance, et qui avait mis au jour le scandale de Marcial Maciel et des Légionnaires du Christ (scandale occulté pendant tout le pontificat de Jean-Paul II). Scicluna et ses assistants multiplient les entretiens avec les victimes, et pas seulement celles d’Osorno qui lui apportent 1550 pages de documents. En tout 64 témoins auront été entendus, le rapport final compte 2300 pages. C’est à partir de ce rapport que François a rédigé sa lettre du 4 avril aux évêques chiliens, rendue publique en mai. 

Et après ? Et aujourd’hui ? Sept démissions sur 34 ont été acceptées par le pape, dont celle de Barros. Deux évêques ont été exclus de l’état clérical, la justice civile a lancé enquêtes et perquisitions, etc., mais des évêques issus de la paroisse de Karamida sont toujours en poste. Le plus grave tient à la difficulté de trouver des remplaçants, entre autres pour le poste du cardinal Ezzati, ex-archevêque de Santiago. Les auteurs dressent un état des lieux en janvier de cette année 2020 et relèvent plus de 300 plaintes nouvelles touchant des cardinaux, des évêques, des prêtres, des institutions religieuses.

Mais depuis deux événements ont bloqué la situation : la pandémie du coronavirus et le grand mouvement social qui a abouti le 2 octobre dernier au succès du référendum pour le changement de la Constitution adoptée sous Pinochet et qui était encore en vigueur.

Chaque crise, chaque révélation d’un scandale dans cette histoire catastrophique de l’Église du Chili, doit être l’occasion de réflexions et d’enseignements pour l’avenir. De la lecture de ce volumineux dossier, source de tristesse et d’accablement, que Guy et Régine Ringwald ont rassemblé à partir des informations qu’ils ont directement recueillies auprès des acteurs de « la bataille d’Osorno », je retiens au moins deux idées. 

La première est que les abus sexuels, viols, pédocriminalité, etc., exercés par des prêtres ou des religieux sur des fidèles et leur dissimulation par leur supérieurs hiérarchiques, ne sont possibles que par le cléricalisme, souvent dénoncé pourtant par François, et ancré dans la tête de bien des laïcs catholiques comme de bien des prêtres. Le cléricalisme, c’est-à-dire la sacralisation de leur fonction, c’est une question « systémique » comme on dit aujourd’hui. Mais comment faire changer le système du pouvoir dans l’Église ?

La seconde est que face à ce mur, des laïcs ont su s’organiser pour assurer l’avenir : en janvier de l’année dernière ils ont réuni une assemblée synodale « autoconvoquée et autogérée » qui a rassemblé 350 participants venus de tout le Chili et de quelques pays d’Amérique du sud, amorce d’une institution prophétique. Dans sa « Lettre au Peuple de Dieu », de portée universelle, François exhortait les chrétiens, en 2018, à « ne pas avoir peur d’être les acteurs de la transformation ».

Enfin il faut s’émerveiller que le message de Jésus de Nazareth soit parvenu quand même jusqu’à nous, à travers 17 siècles d’une religion bâtie au IVe siècle sous la férule d’un empereur romain. Il faut relire le petit livre de Joseph Moingt Faire bouger l’Église catholique (Desclée de Brouwer, 2012), et pour garder confiance lire ou relire la dernière encyclique de François Fratelli Tutti : Tous frères.

Jean Verrier

(1) Régine et Guy RINGWALD, La Bataille d’Osorno, Temps Présent/ Golias, 2020, 290 p., 19 euros.

Publié dans Réflexions en chemin

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L
" ... des laïcs ont su s’organiser pour assurer l’avenir : en janvier de l’année dernière ils ont réuni une assemblée synodale « autoconvoquée et autogérée » qui a rassemblé 350 participants venus de tout le Chili et de quelques pays d’Amérique du sud, amorce d’une institution prophétique ".
Citer cette mobilisation des consciences n'est-ce pas répondre à l'interrogation sur laquelle se termine le paragraphe précédent de l'article (ou de l'acte d'accusation) de Jean Verrier : " ... comment faire changer le système du pouvoir dans l’Église ? ".
Les restitutions accablantes qui nous sont livrées de " cette histoire catastrophique de l’Église du Chili " concourent ainsi à nous faire garder confiance, pour terriblement difficile que ce soit sous le poids d’une suite multi séculaire de scandale et d’abus de pouvoir dont à peu près chacun aurait de quoi tuer l'espérance.
Simplement, qui sait, en mettant une nouvelle fois en lumière que dans les temps et les évènements les plus noirs, tout peut rester possible si quelques uns décident que la flamme de cette espérance ne s'éteindra pas.
Et à cet égard, leur engagement a bien une dimension prophétique : ce qui vaut, dans des registres différents, et à quelques mois d'intervalle, autant pour l'assemblée « autoconvoquée et autogérée » des laïcs chiliens que pour le référendum au terme duquel leurs compatriotes ont aboli la Constitution léguée par Pinochet.
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